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Darius Milhaud, compositeur provençal

D 29 octobre 2010     H 18:37     A La Chourmo dóu Couleitiéu     C 0 messages


Darius Milhaud, l’un des compositeurs français du XXe siècle les plus représentatifs et les plus prolifiques, n’a jamais renié la Provence, son pays natal ; mieux, il y a puisé une grande partie de son inspiration. Cependant, et bien que son nom figure depuis longtemps au fronton du conservatoire d’Aix, sa ville, on pouvait déplorer qu’il n’ait été joué chez lui qu’épisodiquement. On verra que l’on s’emploie depuis peu à réparer cette injustice.

Nous lui rendons un bref hommage avec un article de Micheline Ricavy et une conversation avec Robert Milhaud, parent du compositeur et ardent défenseur de son œuvre.
M.G.

DARIUS MILHAUD, COMPOSITEUR PROVENÇAL

Une enfance provençale

Je suis méditerranéen, mais d’une Méditerranée allant de Constantinople à Buenos-Aires dont Aix en Provence est la capitale ! Cette profession de foi est bien digne d’un Provençal dont l’attachement au pays va toujours de pair avec une ouverture sur le monde.
Né à Marseille par accident en 1892 c’est bien à Aix qu’il a passé toute son enfance. Il était le fils unique d’un négociant en amandes. Ses parents, issus d’une très vieille famille juive du Comtat Venaissin installée dans la maison du Bras d’or, place Niollon à Aix, étaient très favorables à la musique et la pratiquaient en amateurs. Leur fils devait leur succéder, mais comme il se montrait très doué, ils ne l’empêchèrent pas de préparer une carrière de musicien. Ils le confièrent à Bruguier, un bon violoniste aixois. Il fit ses études secondaires au lycée Mignet, où il se lia avec Léo Latil, de la grande famille de médecins aixois, et avec Armand Lunel qui sera un écrivain apprécié.

Il entra au Conservatoire de Paris en 1909, mais toutes les vacances le ramenaient à Aix et à de longues promenades avec ses camarades. « Nous nous promenions souvent ensemble, vers l’étang de Berre, où la molle courbe des collines s’estompe devant la vaste plaine, au seuil de laquelle se trouvait Le Jas de Bouffan. Nous ne nous lassions jamais de traverser les champs de blé, tout bleus au printemps, bordés d’amandiers en fleurs. Nous allions parfois jusqu’au Malvallat, propriété des Latil aux Granettes. » Avec Armand Lunel, il allait plutôt vers la Sainte Victoire, « son plateau sauvage et sa campagne muscade… » Leurs promenades leur permettaient de retrouver les paysages de Cézanne, disait-il.

Premières œuvres

Très jeune, il commença à composer des musiques très originales qui faisaient dire aux amis de son professeur de violon : « Crénom ! C’est épicé ! » Les bruits familiers des ateliers de son père et ceux de la nuit dans le parc l’inspiraient. Un peu plus tard, il découvrit la Camargue qu’il évoqua dans un opéra, Les Saintes Marie de la Mer, achevé dans l’année de ses 15 ans. Il n’en reste qu’un passage pour l’orchestre, Poème sur un cantique de Camargue.

L’époque était mouvementée et tragique, mais le jeune aixois garda une vision du monde optimiste sinon joyeuse, sans doute grâce à ses racines provençales. Depuis des millénaires, le bassin méditerranéen a vu des civilisations extraordinaires naître, s’épanouir, disparaître sans perdre ses caractères dominants : le parler clair et sobre, la simplicité, l’aisance, tout à fait opposés aux excès romantiques et grandiloquents des pays du nord. Milhaud réussit à maintenir cette tendance dans un grand nombre de ses œuvres, en particulier celles d’inspiration provençale.

Quand la guerre éclata en 1914, il n’avait pas fini ses études musicales mais il avait déjà composé sur des textes grecs d’Eschyle, Agamemnon, les Choéphores traduits par Paul Claudel. La rencontre avec l’écrivain lui fut d’ailleurs d’un grand bénéfice car, de trente ans son aîné, il apporta au jeune Provençal sa grande culture et son désir de renouveler l’art théâtral. Il put grâce à lui, faire un séjour de 2 ans à Rio de Janeiro. Il confia plus tard à l’un de ses amis : « Les tropiques m’ont marqué profondément… Ils ont exalté en moi toute ma latinité naturelle…. ». Il en rapporta des airs de samba, de biguines, de maxixes, de calypsos, des rythmes que l’on retrouve ici ou là dans ses œuvres, en particulier dans sa pièce célèbre Le Bœuf sur le toit qui date de son retour à Paris.
A cette époque il reprit quatre chants traditionnels connus de tous en Provence : Se Canto, Magali, L’Antòni, Le mal d’amour, et les recréa pour chœur et orchestre

Première maturité

En 1924, le danseur chorégraphe Leonide Massine lui commanda une musique pour Insalata, un vieux sujet de la Comedia dell’Arte, dans lequel les masques traditionnels, Polichinelle, Cinzio, Rosetta et leurs comparses improvisent farces et pitreries. Milhaud le méditerranéen pouvait-il refuser ? Il puisa dans le patrimoine italien, dans sa récolte de vieux airs entendus en Sardaigne, dans ses souvenirs du Corso aixois : « Je m’inspirai de musique italienne ancienne que Massine m’apporta, et j’utilisai quelques thèmes de sérénades que j’avais recueillis en Sardaigne. Je conservai le titre, Salade, et fis un ballet avec chants. » De l’Italie à la Provence, il n’y a qu’un pas que Milhaud franchit allégrement. En 1926, il fit un arrangement pour piano et orchestre des principaux airs du ballet et l’appela Le Carnaval d’Aix. L’œuvre se termine dans la vitalité d’une joyeuse farandole où le piccolo fait office de galoubet. Elle rencontra très vite un grand succès au concert, et de nos jours, reste une des œuvres de Milhaud les plus jouées et enregistrées.

A la même époque, Milhaud reprit avec son ami Armand Lunel le mythe antique d’Orphée et le transposa en Camargue. Lunel a transformé Orphée en un rebouteux capable d’apprivoiser et de soigner les animaux sauvages. Sa femme Eurydice est une bohémienne des Saintes Marie. Une morsure de serpent la tue. L’histoire tragique est racontée dans un opéra, Les Malheurs d’Orphée, mal accueilli par la critique, mais très remarqué de compositeurs comme Maurice Ravel. Avec Lunel également, il composa un petit opéra-bouffe, Esther de Carpentras, d’après une légende juive, dans lequel les scènes comiques alternent avec les sermons édifiants.

Suite provençale

En 1936, on lui commanda la musique de scène pour une pièce de Valmy-Baïsse, Bertrand de Born, destinée aux Chorégies d’Orange. Pour cette composition, il eut recours à des airs pris dans l’opéra Tancrède du Provençal André Campra (1660-1744) et à ceux qu’il avait déjà composés pour Le Trompeur de Séville de Tirso de Molina. Le monde du soleil, des tambourinaires, des farandoleurs est admirablement évoqué. En 1937, l’opéra de Paris lui demandant un nouveau ballet pour l’Exposition Universelle, il reprit sept fragments de Bertrand de Born pour en faire la Suite provençale, un magnifique hommage à Campra et à la musique de Provence. L’œuvre fut créée à la Biennale de Venise en 1937.

En 1939 il fut chargé de l’illustration musicale d’un des trois épisodes du film Cavalcade d’Amour, une fresque cinématographique due à Raymond Bernard évoquant le XVe siècle et la cour du Roi René. Les autres épisodes étaient signés Arthur Honegger et Roger Désormières. Le film n’ayant guère rencontré le succès il en tira une suite pour quintette à vent qu’il intitula La Cheminée du Roi René du nom d’une ancienne promenade d’Aix au XVe siècle, située en contrebas du cours de la Trinité et où on pouvait se chauffer gratuitement… au soleil. Ce quintette à vent est actuellement l’un des plus souvent joués.

Séjour en Amérique

En 1940, devant l’avancée du nazisme Milhaud quitta la France pour les Etats-Unis. Son renom de grand musicien lui permit d’obtenir un emploi de professeur au Mills College à Oakland. Parti sans la moindre partition, il dut écrire pour ses élèves des œuvres nouvelles dans lesquelles la France et la Provence sont souvent évoquées. La pièce symphonique Un Français à New York est le pendant de Un américain à Paris.

Dans la Suite française, les grandes régions de France sont représentées par des thèmes folkloriques très identifiables. La Provence est figurée par un tambourin dans lequel on peut reconnaître entre autres thèmes le noël de Saboly Sant Jóusè m’a di.

Après la guerre

L’inspiration provençale de Milhaud ne se tarit pas. A son retour, la ville de Menton le sollicita pour célébrer la fête annuelle des citrons. Avec son ami Armand Lunel, il inventa une courte pièce, Barba Garibo, composée d’un texte entrecoupé de chansons traditionnelles de la région de Menton et d’un intermède dansé intitulé La cueillette des citrons. Il en tira plus tard une Suite de Chansons mentonnaises destinée au concert.

Ouverture méditerranéenne pour orchestre, une de ses plus belles œuvres d’inspiration méridionale est écrite en 1954. C’est une commande américaine dans laquelle il a jugé bon de placer plusieurs éléments de l’art français : une forme rigoureuse en 3 parties sans développements inutiles, un lyrisme discret, des thèmes très chantants, des contrastes de nuances, et bien sûr les joyeuses notes stridentes du piccolo/galoubet sur des rythmes de danses provençales.

Si l’on veut aller plus loin

Le langage musical de Darius Milhaud utilise jusqu’à ses extrêmes limites le procédé de la polytonalité, soit, schématiquement, la superposition de tonalités différentes jouées ensemble. Certaines de ses œuvres peuvent donc apparaître comme quelque peu expérimentales. Cependant, celles d’inspiration provençale et méditerranéenne sont toutes aisément abordables. Pour une première approche on pourra donc écouter La Suite Provençale, La Cheminée du Roi René, La Suite Française, et, pour l’inspiration exotique : Le Bœuf sur le toit, Scaramouche ou Le Bal Martiniquais.

Micheline Ricavy

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