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Et de promener ! Toujours plus loin, toujours plus beau ! - MDP 68

Petite chronique du voyage ou le monde tel qu’il tourne

D 30 juillet 2020     H 11:41     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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La première industrie mondiale est le tourisme. Aujourd’hui, être en vacances ne suffit plus, il faut partir en vacances. Mais ce que l’on nous propose, est-ce un véritable voyage, ou, au contraire, la consommation du monde ? Une chose est sûre : la nature est maltraitée par notre venue en masse.

Dossier réalisé par Natalie Seisson

Ile de Mykonos dans les Cyclades, en Grèce. Un paradis devenu enfer avec l’afflux massif de touristes.

« Voyager sans rencontrer l’autre, ce n’est pas voyager, c’est se déplacer ».
Alexandra David-Néel.

« Si le voyage est philosophie, le tourisme est économie. »
Rodolphe Christin, Manuel de l’anti-tourisme, p.27.

Comme moi, assurément, vous ne passez pas un seul jour sans taper sur votre ordinateur et, bien sûr, vous n’avez pas pu les manquer. Car il suffit d’ouvrir sa boîte mail pour que ces publicités vous sautent à la gorge : « Le rêve à portée de main ; Le savez-vous ? Vous êtes élu à l’offre du jour ! Ne passez pas à côté ! ; Vous ne pouvez pas manquer ce que l’on vous a réservé : mais attention, seulement aujourd’hui ! ; Si vous réservez avant demain, 50 %, et cela rien que pour vous ! ; Profitez de votre jour de chance : prix cassés ; Partir, bien sûr. Profitez de cette escapade, vous l’avez bien méritée !... » Et des annonces comme celles-ci, vous en trouverez par centaine sur le net. C’est que le tourisme est devenu aujourd’hui la première industrie mondiale. Et c’est sans cesse, comme le montre bien Rodolphe Christin [1], que l’on nous invite à penser à être en vacances. C’est la loi du 20 juin 1936 que vota le Front Populaire sur les congés payés qui changea tout. Et c’est un gouvernement de gauche qui permet aujourd’hui aux plus grands capitalistes d’en tirer leurs plus grands profits. S’ils avaient su ! Partir devint alors possible à tous. Ce n’était plus seulement réservé à une élite aristocratique qui envoyait ses enfants faire un « tour » pour parfaire leur éducation, celle d’un homme qui sait vivre. Tous touristes désormais ! Les nouveaux vacanciers - dont nous sommes - goûtèrent alors à la liberté des voyages, aux plaisirs de profiter d’un temps libre payé pour partir, pas si loin que cela en définitive, dans un premier temps.
Mais peu à peu, l’allongement du nombre de jour de congés et les nouveaux moyens de transports - bateau, train, voiture, puis avion - rendirent de plus en plus facile les départs, et de plus en plus loin. Et de promener ! On partit alors en masse et le tourisme devint... consommation. Car aujourd’hui ce qui nous est proposé est-ce un voyage véritable ou une consommation du monde ? Si cette libération fut en effet d’abord bienvenue, elle est devenue de nos jours une norme. Et plus qu’un droit, c’est un devoir de partir. Voyager est synonyme d’ouverture aux autres, de curiosité d’esprit, bref de véritable exemple de réussite moderne. La mobilité, je vous le dis, il n’y a que cela de vrai ! A l’approche des vacances, la question fatidique et insupportable revient sans cesse : « Alors, vous partez un peu ? » Et qui ne s’est pas senti honteux de répondre à ses collègues - qui vous regardent avec des yeux de merlan frit - qu’il allait passer ses vacances à la maison ? D’ailleurs, c’est chose peu avouable généralement. On répond plutôt que « rien n’est encore décidé, on ne sait pas encore où... mais on va partir, c’est sûr ! » Car être en vacances ne suffit plus, il faut partir en vacances. Et ne pas pouvoir ou ne pas vouloir peut donner le sentiment d’un déclassement social.

Ne l’oublions pas : même si nous sommes de plus en plus nombreux à voyager (1 milliard 400 millions voyageurs en 2018 contre 60 millions en 1968), le tourisme reste le luxe d’une minorité : 3,5% de la population mondiale, majoritairement occidentale, suffisamment aisée pour profiter du monde sans entrave aucune, cela s’entend. Et pour elle, seul le voyage permettrait une rupture avec la vie quotidienne. Pourtant, il s’avère nécessaire de regarder de plus près ce qui se cache derrière ce besoin de partir à tout prix et le plus loin possible. Comme le souligne R. Christin, cela interroge notre rapport au quotidien. L’ici représente la médiocrité, l’ennui, le manque voire la dépression alors que l’ailleurs... ah ! l’ailleurs rêvé c’est l’espérance, le mieux-vivre, l’aboutissement, le temps d’une parenthèse. Et, mieux que quiconque, les promoteurs du secteur l’ont fort bien compris en nous proposant sans cesse des offres alléchantes, soi-disant au meilleur prix, pour attiser notre envie d’aller à l’autre bout du monde. Toujours plus loin, toujours plus beau !


Le port de Marseille, désormais envahi par d’immenses paquebots polueurs.

L’industrie touristique contribue tout autant à faire les louanges de la diversité et de la beauté du monde qu’à le massacrer. Tout d’abord par les transports : avions, trains, bateaux, laissent une marque carbone grave sur la planète. Mais surtout car il est devenu nécessaire d’aménager les plus beaux des sites en lieux de vie confortables sur un modèle unique. Toujours le même avec partout dans le monde parking, cafeteria, toilettes, boutiques de souvenirs, afin de mieux contrôler et canaliser les visiteurs engendrés par le tourisme de masse, qui se ruent par millions, modifiant les espaces tant culturels que naturels, détruisant les paysages.
Oh, ne croyez pas que je sois au-dessus du lot car, comme vous, je voyage aussi. Et c’est justement lors d’un des derniers voyages que nous fîmes en Islande que j’ai pleinement pris conscience de ce désastre. Nous étions arrivés en famille dans un paysage superbe, en pleine nature pour y voir une cascade et nous nous sommes retrouvés au milieu d’une foule compacte de gens à devoir faire la queue et attendre notre tour, comme au supermarché, pour pouvoir à notre tour passer sous la cascade. Et pas plus de quelques minutes - ou plutôt secondes - car il fallait déjà laisser la place à ceux qui attendaient derrière nous ! Mais ce n’était pas tout : sur ce site merveilleux de beauté, des dizaines de couples de Chinois célébraient leur mariage, faisant des selfies sans même prêter la moindre attention au lieu où ils se trouvaient. J’en vins alors à me demander ce que je faisais ici. Ne fallait-il pas être complètement folle d’avoir fait tant de kilomètres pour venir nous aussi endommager cette nature sauvage, massacrée par notre venue en masse. Je me sentis pleinement coupable
Et ce fut la même chose pour tous les sites que nous visitâmes car le tourisme d’aujourd’hui n’est rien moins qu’une économie qui nous fait tous passer par les mêmes lieux, suivre les mêmes codes, marcher dans les mêmes traces, bref, nous fait tous boire à la même gourde. Cela est très clair.

Pour mieux uniformiser le monde, le tourisme folklorise la culture profonde d’un pays.

Et pourtant cela n’était rien à côté de ce que nous vécûmes à Comino, la plus petite des îles situées entre Malte et Gozo. Nous avions lu dans les guides qu’il ne fallait surtout pas manquer d’aller voir les eaux bleues limpides du Blue Lagoon. Comme nous ne voulions pas rentrer en passant pour des imbéciles si nous n’avions pas vu cette beauté, nous décidâmes d’aller y faire un tour. Mais comme nous ne sommes pas complètement niais - enfin je crois - et que nous pensions bien que nous ne serions pas seuls en plein mois d’août, nous partîmes par le premier bateau de 7 heures. Avant de nous baigner dans les eaux pures du lieu vanté comme sublime, nous avions dans l’idée d’aller faire le tour de cette très belle île. C’est ainsi qu’après trois heures de marche tranquille, sans voir personne quasiment, à part quelques faisans et oiseaux divers, nous revînmes au Blue Lagoon, vers 11 heures du matin, pour y découvrir avec horreur qu’une foule de touristes avait envahi le lieu. Partout des filles peinturlurées à outrance allongées de manière indécente de-ci, de-là, des types à moitié nus, en string (oui !!!), tatoués sur tout le corps, qui arrivaient toutes les cinq minute, en hors-bord, la musique poussée à fond. Chacun cherchant à qui mieux mieux à faire sa parade pour montrer qui était le plus fort ou le plus beau. Et tous de se promener avec à la main la boisson locale, vendue par les food-truck - qui eux aussi avaient envahi le lieu. Une boisson à base d’ananas, servie dans le fruit même, évidé et rempli d’une préparation ananas-alcool, servie bien fraîche, qu’une fois avalée tous abandonnaient là où ils se trouvaient. Ben voyons, elle est pas belle la vie ?! C’est donc à grand peine que nous trouvâmes un petit bout de rocher pour nous poser, au milieu des ananas abandonnés et de ces énergumènes. Mais que voulez-vous… la petite (notre fille) demandait à toute force à se baigner dans le Blue Lagoon (elle était venue pour ça) tandis que moi, pendant ce temps, je ne rêvais que d’une seule chose : partir au plus vite et le plus loin possible, quitter ce temple du paraître et de la consommation du plus mauvais goût qui me donnait envie de vomir. Une abomination !
Pour mieux uniformiser le monde, le tourisme folklorise la culture profonde d’un pays. Regardez, que ce soit les Fantasia au Maroc, le flamenco en Espagne ou, plus près de nous, les traditions gardianes [2] (ferrades organisées en manades, spectacle de gardians au bord du petit Rhône, etc.), ou, ce qui est devenu le must et la derrière mode en Provence : venir y fêter Noël autour des 13 desserts ! Tout est mis en scène pour le plaisir d’un consommateur-spectateur, avec les gens du pays qui contribuent eux-mêmes, la plupart du temps, à cultiver l’artificialité de cette image. Pourquoi ? C’est simple : c’est cette minorité touristique, portée par les journaux, la télévision et les réseaux sociaux, qui oriente socialement et économiquement notre société. Elle influence ainsi la majorité, forcée de modifier sa manière de vivre dans son propre pays. Mais que voulez-vous, il faut bien gagner sa vie… Et tout malheureux qu’ils soient, tous s’y plient parce-que cela leur permet de vivre.


Promenade équestre en Camargue. Pour les touristes, le port de la bombe est obligatoire…

L’industrie touristique a pensé à tout pour nous curer le portefeuille. Profiter du monde ? Cela revient pour elle à nous faire consommer dans une relation qui se paye toujours cash ! Ce n’est qu’une question d’argent qui ruine les spécificités culturelles en les réduisant à un spectacle. Le tourisme créé un monde identique où que nous soyons : tout est pensé, vendu, contrôlé, tout en en vantant paradoxalement l’authenticité. Les enjeux sont gros car ceux qui refusent ce système sont sortis des « référencements », des routes thématiques imaginées par ceux qui pensent, toujours plus avant, le développement touristique.

A l’horizon 2030 il est encore prévu une croissance de 4,5 %. En 2019, on a compté 200 000 vols par jour dans le monde et cela n’est pas prêt de s’arrêter avec les vols low-cost qui gagnent des parts de marché partout, on prévoit qu’ils doublent d’ici 2036
A Barcelone les habitants sont tellement à bout de ce tourisme de masse qu’ils ont manifesté pour exprimer leur ras-le-bol. Le centre historique s’est en effet vidé de ses habitants pour laisser place à des appartements en location à la semaine, bien plus rentables. A Arles, le même phénomène gagne la ville, fait une concurrence déloyale aux hôtels et contraint les jeunes à ne plus trouver de logement. En revanche, à Venise, on a décidé d’interdire d’accoster aux bateaux de croisière, grands comme des immeubles, ils doivent désormais aller vers d’autres ports et on veut instaurer à compter de juillet 2020 une taxe de débarquement (entre 3 et 10 € selon la saison) pour essayer de limiter les effets du tourisme de masse.
Vous voulez voir le plus beau coucher de soleil au monde ? C’est sur l’île de Santorin qu’il faut aller, paraît-il. Vous en aurez pour votre argent mais une chose est sûre, comme à Comino, vous ne serez pas seul ! Si bien que là aussi on envisage d’instaurer une taxe. Il est vrai que Comino était jusqu’à il y a peu confrontés à un gros problème, celui des mariages touristiques, célébrés à la chaîne, une pratique devenue sur l’île un véritable commerce. Un fléau avec plus de 500 cérémonies organisées en 2018. Ces mariages sont désormais interdits.


Barcelone : les habitants n’en peuvent plus des touristes qui « terrorisent » la ville !

Ne pas continuer à consommer le monde mais plutôt faire du voyage une véritable aventure, avec sa part de hasard.

Peut-être vous croyez vous assez fort - ou malin - pour échapper à tous ces itinéraires imaginés et tracés d’avance pour nous ? Vous pensez pouvoir voyager sans consulter un tour opérateur ou sans regarder un guide de tourisme ? Je vous le dis tout de suite : passer au travers du filet de cette société marchande qui règle tout d’un bout à l’autre de la planète et propose une offre de service unique paraît très difficile. Il ne nous est guère laissé de place pour nous acheminer sur d’autres routes, en toute liberté et échapper à la globalisation de ce monde standardisé. Cependant, ce n’est peut-être pas totalement impossible. Tiens, je crois même qu’il suffirait simplement d’avoir le courage de se poser une seule question : pourquoi part-on ? Ou pour qui ? Est-ce véritablement pour nous que nous faisons le voyage ou pour suivre un mouvement, une mode imposée, que sais-je encore… Pour pouvoir raconter que nous sommes partis, nous aussi, comme tout le monde, pour ne pas avoir le sentiment d’être déclassé socialement. Et pourtant je vous le demande, quel intérêt de se retrouver en vacances dans des lieux fermés, aseptisés, bien propres et tous stylés sur le même modèle, que nous soyons en Asie, en Afrique ou en Europe ?
Faire de nouveau du voyage une expérience de découverte est devenu urgent. Cela demande de prendre du temps et peut-être aussi un effort de recherche si nous ne voulons pas continuer à consommer le monde mais à plutôt faire de notre voyage une véritable aventure, avec sa part de hasard. Alors, pourquoi ne pas partir à pied, à vélo... comme le firent les premiers bénéficiaires des congés payés. Partir moins mais mieux. Il y a déjà quelques années de cela, alors que je visitais la Vieille Charité à Marseille, je vis une admirable exposition de François Méchain, intitulée Genius loci, « Lieux d’être ». Le texte d’introduction à son travail ne m’a jamais plus quittée et me fait réfléchir bien souvent. En voici un extrait :
« Si naître dans un lieu peut sembler le fruit du hasard, se l’approprier sa vie durant suppose d’y réfléchir souvent, d’y consacrer du temps et beaucoup d’attention. C’est seulement au prix de cet exercice quotidien que chacun en appréciera la complexité. Tout espace est en effet un concentré de mémoires sédimentées, de morceaux épars que nous décidons de nous approprier ou non. […] Chacun doit comprendre que vivre dans un lieu c’est vivre ce lieu. Qu’il est donc nécessaire d’en déterminer les éléments constitutifs et d’en multiplier les modes d’interrogation... Nous ne sommes et ne serons jamais au mieux que des « passeurs » ou des individus de passage, d’un espace à un autre, d’un temps à un autre. Mais alors par où passons-nous, que nous transmet-on et que transmettrons-nous à notre tour ? Là sont sans doute de vraies questions. »
Dans notre monde devenu un vaste supermarché, ne pourrions-nous pas commencer le voyage chez nous, en trouvant dans notre quotidien les remèdes aux manques de notre vie ? Pour s’échapper enfin du tourisme décidé pour nous et revenir à un voyage synonyme d’une véritable expérience de l’humain, des lieux, de l’espace et du temps. Un voyage qui permet les rencontres, s’attachant au monde par ses racines, à rebours d’une société qui ne nous propose plus que du divertissement commercial. Il est grand temps de se réveiller et peut-être de profiter du temps de confinement que nous a imposé la crise du Covid-19 pour se poser les vraies questions qui permettront, peut-être, qui sait, de changer notre monde. Et, sur ce chemin qui sera encore bien long, je crois, le poème de Moucadel pourrait aussi nous y aider :

Le connais-tu
imbécile
le chemin du ruisseau
ici, tout juste devant ta porte [...]

Alors que t’en vas-tu
sur tous les chemins
que t’ouvrent les insensés [...]

As-tu besoin,
imbécile
de trouer le ciel pur
ta faim de chemin
ton envie de routes
ta boulimie de toujours courir
sont juste la fuite
de ta vacuité [3]


A lire : deux ouvrages de Rodolphe Christin sur les ravages du tourisme de masse, L’usure du monde et Manuel de l’anti-tourisme.

Cet article est paru en version provençale dans le n°68 du magazine Me Dison Prouvènço

Cet article est consultable en version PDF :

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[1R.Christin, Manuel de l’anti-tourisme, Ed. Ecosociété, coll. Polémos, 2018

[2Claude Mauron le soulignait déjà, en 2009, dans l’introduction au Camin de la Crous di Gardian de Mas-Felipe Delavouët (éd. l’Aucèu libre) : « [...] confronté à la dénaturation de la Camargue dans notre temps contemporain, par suite du tourisme (et de son corollaire, le développement d’une image artificielle souvent cultivée, hélas ! - par les locaux eux-mêmes), Delavouët n’hésitait pas à porter des jugements sévères... »

[3Tros dóu pouèmo - sènso titre- de Reinié Moucadel, Darrié l’oustau, Maiano, 2004.