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Guy Bonnet : 40 ans de carrière… et plus

D 23 juin 2016     H 10:21     A La Chourmo dóu Couleitiéu     C 0 messages


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Le soutien est très faible, comparé à ce qui se fait chez les Occitans, ou mieux, en Bretagne, en Corse. En Provence, où est-ce qu’on entend des chansons provençales ? Il faut déjà se battre pour créer, pour trouver les moyens, et une fois que nos chansons existent, personne ne les passe, ou tellement peu. Dans ces conditions, comment susciter les vocations ? Qui va prendre la relève ?...

En 1976 sort le premier album de Guy Bonnet chanté en provençal, « Moun Miéjour ». Une seconde vie pour cet artiste qui a jusque-là mené une fructueuse carrière de compositeur et d’interprète dans le milieu de la chanson française. Il retrouve alors le plaisir de la création et de la scène… et ses racines. Ce bonheur qu’il cultive depuis 40 ans, il nous le donnera en partage le 1er octobre 2016, à Avignon, sa terre natale, lors d’un concert anniversaire qui s’annonce exceptionnel.

« Mon premier « tube » fut La source, chanté par Isabelle Aubret au Concours de l’Eurovision en 1968, qui a marqué le début de ma carrière de compositeur. C’est le métier que je voulais faire, je ne m’imaginais pas chanteur » se souvient Guy Bonnet. « A cette époque, encouragé par mon entourage professionnel - éditeurs, maisons de disques -, j’ai tout de même fait quelques disques. Je ne manquais pas de matière, j’écrivais 50 chansons par an. J’adorais chanter mais je ne voulais pas me lancer là-dedans, j’avais déjà tellement de travail comme compositeur. Chanteur c’est une grosse responsabilité, en réalité je redoutais qu’un titre marche est que je doive assumer une carrière de chanteur. ».

Vous avez néanmoins entamé cette carrière de chanteur, produisant par exemple Marie-Blanche, classée 4ème au Concours de l’Eurovision en 1970. Vous avez ensuite pris un chemin plus audacieux… Quel a été le déclic pour que vous décidiez de chanter en provençal ?

Au milieu des années 1970 nous avons assisté au phénomène de la chanson régionaliste. Je suis allé voir Alan Stivell à Bobino, j’ai adoré. Il a eu un immense succès, que l’on peut expliquer par le fait qu’à Paris il y a une énorme diaspora bretonne. En fait, le succès des artistes dits régionaux se fait avant tout à Paris. Nous les Provençaux, nous ne sommes pas très présents dans la capitale. A cette époque, un de mes parents m’a demandé : pourquoi tu ne chantes pas en provençal ? Bien que très provençal au fond de moi, je ne connaissais pas cette langue, je ne la parlais pas. J’ai alors fait la rencontre de Pierre Vouland qui m’a écrit des textes, avec une traduction française pour que je les comprenne bien, j’ai été bouleversé. Je suis parti en vacances dans la Drôme, et je me suis mis au travail, avec mon piano, j’ai mis en musique ces textes. J’étais dans l’état d’esprit du compositeur et je me suis demandé : mais qui va chanter ces chansons ? La personne qui m’avait fait rencontré Pierre Vouland m’as dit : c’est toi qui va les chanter. Et il m’a donné les moyens de réaliser le disque « Moun Miéjour ».

« Petit à petit j’ai cessé de composer pour les autres. Chanter en provençal, c’était devenu mon truc. ».

Cela n’a pas été difficile de produire un tel disque ?

Non car je connaissais du monde dans le milieu de l’édition et des maisons de disques. Ils voyaient que les cultures régionales étaient en pleine effervescence. Ils connaissaient surtout ce qui se passait avec les Bretons, les Corses, les Alsaciens, les Occitans, mais pas grand-chose avec les Provençaux.

La particularité de « Moun Miéjour » était que, bien que les paroles soient en provençal, la musique, elle, n’était pas connotée, elle collait avec son temps. Je ne me suis pas posé la question de savoir ce qu’était la musique provençale. Je la connaissais, son instrumentation avec le galoubet, mais moi je travaillais avec d’autres instruments, dans d’autres couleurs musicales, c’était instinctif. Les textes de Vouland étaient très revendicatifs, comme sur Fau te boulega, Sian pancaro mort, Un camp bataié…

Vous meniez alors plusieurs carrières : le compositeur, le chanteur de chanson française, et cette nouvelle carte, plus personnelle et originale avec la langue provençale. Je me suis mis sérieusement au provençal et j’ai voulu faire vivre ces chansons sur scène. Le premier endroit où j’ai voulu me produire, c’était Avignon, ma ville natale, je lui dois bien ça. On peut dire que j’ai alors redémarré ma carrière. Je devais tout prendre en main, je collais les affiches, je m’occupais du matériel, des musiciens… Et à chaque étape je me disais que c’était ce que j’avais toujours voulu faire depuis mes débuts dans ce métier. Petit à petit j’ai cessé de composer pour les autres. Chanter en provençal, c’était devenu mon truc.


A tel point que vous avez, entre autres œuvres, adapté « Les lettres de mon moulin » d’Alphonse Daudet et repris en provençal des chansons de Charles Trenet. C’était naturel. Tout d’abord c’était un Méridional, il venait du Languedoc. Ensuite, j’avais été bercé toute mon enfance par les chansons de Trenet que chantait à tue-tête mon père dans son atelier d’ébénisterie.

Charles Trenet était-il au courant de ce projet d’adaptation ?

Mon premier contrat de compositeur a été avec les éditions musicales Raoul Breton, qui était très proche de Trenet, mais aussi qui éditait Brassens, Gilbert Bécaud, le Québécois Félix Leclerc… Charles Aznavour et Gérard Davoust avaient racheté les Editions Raoul Breton. Aznavour était d’accord pour m’autoriser à produire un album de chansons de Trenet en provençal, mais il voulait l’aval de Trenet. Tous deux se sont rencontrés au Midem (Marché international du disque et des éditions musicales, à Cannes) et j’ai eu leur accord. J’ai eu carte blanche pour choisir quelles chansons adapter. Une fois l’album terminé, je reçois un appel téléphonique, c’était Charles Trenet en personne qui me félicitait pour le disque ! Un moment d’une intense émotion pour moi. Trenet ne l’aurait pas aimé, je ne l’aurais pas sorti. Gérard Davoust m’a ensuite fixé un rendez-vous à Paris… avec Aznavour et Trenet ! Un moment inoubliable. Trenet a préfacé mon album, un rare privilège, et il m’a fait ce compliment : « Enfin, quelqu’un qui ne fait pas du Trenet ». Trenet, influencé par le jazz, employait beaucoup d’accords, j’avais pris l’option de faire des balades, en simplifiant les harmonies. Il a apprécié, ainsi que la langue provençale qui sonnait merveilleusement bien sur ses musiques. Aznavour a beaucoup aimé aussi. Quelle rencontre !

« En Provence, où est-ce qu’on entend des chansons provençales ? ».

De jeunes musiciens vous ont rendu hommage, le groupe Crous e Pielo, lors du Festival des Fontaines 2013, à Grans. Vous êtes même monté sur scène avec eux. Cependant il semble que la relève pour la chanson provençale soit difficile à assurer. Je me considère comme le chanteur emblématique de la Provence, j’ai composé 200 chansons, produit une vingtaine d’albums, donné 2 000 concerts, cela fait quarante ans que je suis sur la route à défendre cette cause. Mais ce n’est pas nous, les artistes, qui fabriquons des vedettes, c’est les médias. Modestement, nous n’amenons que ce que nous savons faire, nos chansons. Il y a un tel mépris des média à notre égard.

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Guy Bonnet avec les deux Charles - Trenet et Aznavour - à l’époque de la sortie de « Moun Miéjour ».

Même les radios locales ?

Un de vos derniers spectacles était votre duo avec Eric Breton, quelle formule pour ce concert anniversaire ?
J’ai expérimenté toutes les formules, j’aime varier les expériences musicales, cela me permet de me remettre en question. Je travaille depuis très longtemps avec Eric Breton, nous avons développé une grande complicité qui nous donne une incroyable liberté. C’est lui qui va assurer la direction musicale du concert anniversaire le 1er octobre à Avignon. Il aura en charge les 40 musiciens de l’Orchestre Régional d’Avignon-Provence. J’ai donné mon premier concert avec lui en 1977 dans les arènes de Fontvieille, en première partie de Georges Brassens, une de ses dernières prestations publiques en province. Il avait reçu « Moun Miejour » par l’intermédiaire d’Yvan Audouard, qui avait monté ce concert. C’est grâce à lui que j’ai pu faire cette rencontre extraordinaire. Les arènes étaient bondées alors qu’aucune publicité n’avait été faite, de peur de voir trop de monde arriver. J’avais un trac fou, Brassens est venu dans ma loge pour m’encourager. Je me souviendrai toute ma vie de ce 7 juillet 1977.

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Guy et Eric

Je voulais justement vous demander quel est votre meilleur souvenir d’artiste… Il en fait partie, mais chaque concert est un souvenir d’artiste unique. C’est ce que j’aime dans ce métier, et aussi de partir avec mon camion, avec ma femme qui conduit et s’occupe des lumières, monter mon matériel, travailler avec les musiciens. J’aime le spectacle, avant et pendant. Ce que j’aime le moins c’est après, lorsque c’est fini. Les artistes sont des excessifs et des dépressifs.

Ce dont vous êtes le plus fier ?

D’avoir réussi ma vie d’homme. Une vie d’artiste, on ne peut pas dire qu’on l’a réussi, car on a toujours des doutes, des envies. Mais ma grande fierté ce sont mes deux fils, qui sont artistes eux aussi, Laurent dans la musique, Nicolas dans le cinéma. J’ai été comblé par ma vie de famille et par ma vie d’artiste.

Donc aucuns regrets ?

Non, la réussite c’est de mener une vie professionnelle avec passion le plus longtemps possible, avec ses hauts et ses bas. Ce que je redoute seulement, c’est qu’un jour j’arrêterai, je m’y prépare. Le jour où je verrai que je n’ai plus la voix, que la qualité n’est plus là, le moment sera venu.

Propos recueillis par Cristòu

Guy Bonnet donnera un concert exceptionnel à la Salle Polyvalente Avignon-Montfavet le samedi 1er octobre 2016. Une rétrospective de 40 ans de chanson provençale.

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