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La musico di Prouvençau e noun pas la musico prouvençalo…

La musique des Provençaux plutôt que la musique provençale…

D 22 février 2021     H 12:37     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Emé Musico nostro Maurise Guis fai obro d’ensignaire en nous trasmettant ço que saup toucant l’istòri di musico prouvençalo, de si coumpousitour, de sis estrumentisto, de sis estrumen. Un tèmo vaste, inagoutable, coume lou veirés, ço que justifico aquelo entrevisto emé Maurise Guis, un sabentas dins lou relarg de la musico, e tambèn la croumpo dóu libre que poudrés legi en escoutant li musico di musician prouvençau. N’en aurés ges de regrèt !

Avec Musico Nostro, Maurice Guis fait œuvre pédagogique en transmettant ses connaissances sur l’histoire des musiques provençales (au pluriel !), de leurs compositeurs, de leurs interprètes, de leurs instruments. Un bien vaste sujet, inépuisable même, ce qui justifie une interview de ce puits de science musicale qu’est Maurice Guis, et bien sûr l’achat de ce livre dont la lecture pourra s’accompagner des musiques dont il est question. Bonne lecture et bonne écoute !

Avec ce recueil de portraits de musiciens provençaux vous faites œuvre d’historien. Vous semblez autant passionné de musique que d’histoire…
C’est tout naturel. Quand on est musicien et Provençal on s’intéresse aux musiciens provençaux et à leur histoire. Et à plus forte raison lorsqu’on s’est consacré à l’instrument que l’on considère comme provençal par excellence, je veux parler de l’ensemble galoubet et tambourin.

Vous parlez de musique et de musiciens mais aussi de leurs instruments, certains très rares et étranges : psaltérion, trompette marine, serpent… Vous en avez une belle collection et surtout vous en jouez pour la plupart ! A ce sujet, êtes-vous autodidacte ?
Evidemment, ma formation n’a rien de celle d’un autodidacte puisque je suis le pur produit de l’enseignement du Conservatoire de Marseille et notamment du grand maître que fut André Audoli (qui forma entre autres le célèbre Pierre Barbizet). Mais lorsque j’ai décidé de sortir franchement des sentiers battus en jouant d’instruments d’un autre âge, il a bien fallu retrouver des techniques de jeu perdues et donc adopter la démarche de l’autodidacte !

Vous avez été formé à la musique classique, en apprenant le piano, mais, dans le chapitre consacré à Maurice Maréchal, vous racontez votre découverte, grâce à lui, du galoubet-tambourin, et partant de là celle des musiques provençales. Qu’est-ce qui vous a séduit d’emblée dans cet univers ?
En ce qui concerne le galoubet-tambourin, c’est clairement ses qualités musicales qui m’ont séduit. L’aspect « identitaire provençal » est venu par-dessus le marché. Vous me direz qu’en 1954 les sons qu’on tirait de cet instrument n’avaient souvent rien pour charmer... mais j’ai eu la chance de rencontrer mes premiers tambourinaires en la personne de Maurice Maréchal et – ne l’oublions pas – d’Henri Validieri qui jouaient ensemble des duos admirables. Et à cela je dois ajouter... l’odeur délicieuse de bois de cade qui s’exhalait des galoubets neufs et la vibration profonde des tambourins...

« Nos musiciens ont toujours su marquer de leur empreinte des langages musicaux venus d’ailleurs ; exactement comme nous parlons le français avec un accent qui nous fait immanquablement identifier à Paris comme Provençaux... »


Avec l’orchestre Les Musiciens de Provence, fondé au début des années 1970, vous avez contribué au renouveau des musiques que vous dénommez « anciennes ». Vous vous gardez bien de les cataloguer sous l’étiquette « musique trad’ ». Des précisions sur cette nuance ?
C’est très simple : dans les musiques dites « anciennes » (Moyen-Âge et Renaissance), musiciens « populaires » et musiciens « savants » de tous les pays parlaient le même langage musical, même si leurs répertoires différaient. Ce n’est que bien plus tard, au XIXème siècle, que la musique « classique » a pris ses distances avec le folklore musical. La « musique ancienne » nous permettait, à nous musiciens catalogués « populaires », de passer, sans avoir l’air d’y toucher, d’un répertoire à un autre. Et nous le faisions aves la simplicité héritée de la pratique des tambourinaires, contrairement à la plupart des ensembles de musique ancienne qui fleurissaient dans les années post 1968, lesquels, voulant sans doute faire preuve de sérieux, abordaient ces musiques dans un esprit à la fois de musiciens classiques et d’ethnomusicologues, d’où résultait souvent un morne ennui... Quant aux musiques « trad » (dont on ne parle plus guère aujourd’hui), nous nous en sommes toujours tenus éloignés. Elles prétendaient créer de nouvelles pratiques musicales à partir d’élément empruntés aux folklores de toutes sortes de pays. Malheureusement le but inavoué était de populariser, à travers des pratiques d’improvisation, un certain analphabétisme musical tout à fait contraire à la tradition de nos tambourinaires.

Ce qui est très intéressant dans Musico Nostro est de voir que la musique provençale ne se résume pas à son instrument emblématique, le galoubet-tambourin. Néanmoins il revient sans cesse et a même séduit des compositeurs de musique classique.
Vous remarquerez que j’ai intitulé mon ouvrage « Musico Nostro » et non « Musique provençale », ce qui aurait laissé entendre qu’il y aurait une « école provençale » de musique comme elle existe en peinture. Je préfère donc parler de la « musique des Provençaux ». Nos musiciens ont toujours su marquer de leur empreinte des langages musicaux venus d’ailleurs ; exactement comme nous parlons le français avec un accent qui nous fait immanquablement identifier à Paris comme Provençaux... Effectivement le tambourin tient une grande place dans la musique que l’on fait en Provence. Mais il serait bien dommage d’oublier les nombreux compositeurs et interprètes auxquels elle a donné le jour.

« En fondant cet « orchestre » de tambourinaires (l’Académie du Tambourin), nous faisions passer la musique avant la Provence. C’était la démarche des anciens tambourinaires, musiciens de métier avant tout, qui prenaient leur bien là où ils le trouvaient. La Provence, ils la pratiquaient quotidiennement, eux dont le provençal était la langue maternelle. »


Est-ce dans cet esprit de respect pour ce noble instrument, mais aussi d’ouverture aux influences extérieures qui caractérise la musique provençale, que vous avez élaboré le concept de l’Académie du Tambourin ?
Tout à fait. En fondant cet « orchestre » de tambourinaires, nous faisions encore une fois passer la musique avant la Provence. C’était d’autant plus facile que c’était la démarche des anciens tambourinaires, musiciens de métier avant tout, qui prenaient leur bien là où ils le trouvaient. La Provence, ils la pratiquaient quotidiennement, eux dont le provençal était la langue maternelle.

Dans la galerie de portraits de Musico Nostro on remarque que ces musiciens, bien que Provençaux, et fiers de l’être, furent, pour nombre d’entre eux, attirés par Paris, dans l’espoir d’y faire carrière. Ce tropisme devient un leitmotiv dans votre livre.
Effectivement, et on peut le déplorer. De gré ou de force un musicien doit toujours aller chercher la consécration à Paris, même s’il chante la Provence dans ses œuvres. C’est l’effet pervers de la centralisation jacobine, alors que l’enseignement donné dans cette France que l’on flétrit du nom de « province » est souvent excellent ! Quelques-uns de nos tambourinaires ont cru habile d’aller eux-aussi mendier la gloire parisienne et mal leur en a pris, on le verra !

Et vous-même ? Vous semblez avoir choisi la musique plutôt que la carrière de musicien…
Pour ma part, les circonstances et aussi mon attachement au tambourin et à la Provence m’ont incité à vivre et musiquer au pays. Ayant choisi d’enseigner la musique je pouvais me permettre ce véritable luxe ! Avec Les Musiciens de Provence nous aurions pu « faire métier » de notre musique mais nous avons décidé collectivement de ne pas franchir ce pas, heureusement pour nous. Nous fûmes donc en quelque sorte « des professionnels amateurs » et pour ma part je le suis toujours ! De toute façon cela ne nous a pas empêchés de donner d’innombrables concerts un peu partout en France et dans le monde.

Vous avez été enseignant, noble métier. La transmission ne demeure-t-elle pas la première (ou l’ultime ?!) vertu d’un musicien ?
Sans doute. Et surtout c’est en essayant d’apprendre aux autres que, nous-mêmes, nous apprenons. Mes élèves seraient sans doute étonnés d’apprendre que ce sont eux, même les plus modestes, qui ont contribué à ma formation !

Cette transmission, vous la traduisez concrètement avec ce livre mais aussi par votre présence dans le Comité scientifique de l’Observatoire de la langue et de la culture provençales. Avez-vous des projets au sein de cette institution ?
La naissance d’un centre tel que l’Observatoire suscite évidemment de nombreux espoirs. La musique doit y trouver sa place et, pour ma part, j’ai déjà fait des propositions d’actions en vue de faire connaître et développer la « musico nostro ». Le résultat dépendra évidemment comme toujours de l’aspect financier et de l’accueil que nous réserveront les Provençaux.

Votre livre, comme tous ceux jusqu’à présent publiés aux éditions de l’Observatoire de la langue et de la culture provençales, est en version bilingue, avec traduction en regard. Un critère important selon vous ?
Même si les textes sont proposés en édition bilingue, je les ai bel et bien rédigés en provençal. C’est donc en provençal que je souhaite être lu. Le français n’est là que pour venir en aide aux rares personnes qui ne seraient pas encore à l’aise avec la langue du pays…

Comme vous le soulignez dans Musico Nostro, la langue provençale et la musique de ce terroir sont intimement liées. Est-ce pour cette raison que cette musique a bien du mal à se faire entendre au-delà de ses frontières régionales ?
Il faut distinguer d’une part nos musiciens « généralistes », qui ont écrit opéras et symphonies, et d’autre part les tambourinaires. Les premiers, écrivant avant tout pour un public parisien, se sont fait entendre tout naturellement à Paris et éventuellement ailleurs. Il n’en est pas de même avec les tambourinaires. Si nous avons fait la démonstration qu’avec le souci de la qualité musicale nous pouvions nous produire partout, notre instrument n’en reste pas moins connoté « provençal », ce que certains de nos jeunes virtuoses ont parfois de la peine à admettre, et, jusqu’à nouvel ordre, il reste attaché à notre région même en jouant du jazz...

Dans la conclusion, vous faites un constat plutôt alarmant de l’état dans lequel se trouve la musique actuellement, « dans une impasse » dites-vous, mais vous donnez une piste pour en sortir en préconisant un enseignement des instruments populaires des régions de France. Concrètement, comment cela pourrait-il se traduire ?
La création musicale « savante », à force de chercher l’originalité à tout prix, est arrivée à un point indépassable qui l’a coupée du public, tant et si bien que les concerts sont consacrés à 98 pour cent à des œuvres patrimoniales, les créations subventionnées étant carrément boudées du public. Selon moi, une voie nouvelle est à rechercher dans les pratiques non classiques – dont notre tambourin fait partie. Enseigner nos instruments régionaux conformément à l’esprit de leur tradition prend donc une importance qui dépasse le simple souci de fournir des musiciens à nos groupes de danseurs. Espérons que les difficultés économiques qui se profilent n’inciteront pas les écoles de musique à en faire une variable d’ajustement !


Leva de la prefàci de Roumié Venture / Extrait de la préface de Remi Venture :

« Es à l’istourian que sian duvèn dóu libre qu’avès entre li man. Ié troubarés la vido de persounage famous o pas gaire couneigu, mai que tóuti, oubrèron pèr la musico nostro, que fuguèsse savènto, o mai poupulàri. Lou mai curious, es que s’agis souvènt d’uno istòri quasimen autobiografico, talamen que Maurise Guis participè en tout eiçò !... Mai quouro aurés legi li vinto-nòu chapitre d’aquel estùdi clafi de rensignamen saberu, coumprendrés enca mai la valour de nosto culturo, enracinado aqui, mai duberto sus la Franço e sus lou mounde... (…) I’a pamens un chapitre, lou trenten, que ié manco. Aquéu counsacra à Maurise Guis éu meme, ço que sa moudestìo e sa grando discrecioun i’empachèron de faire. Qu’aquéu lindau fuguèsse noun soulamen la presentacioun d’aqueste bèu e grand libre au titre evoucatour, mai tambèn uno meno de chapitre trenten. L’óumenage ferverous à-n-un ome d’elei e à soun obro grandarasso, counsacrado en plen à la musico nostro que pastè de sa grando afecioun... Musico Nostro en es la bello provo. E lou restara... »

« C’est à l’historien que nous devons le livre que vous avez en mains. Vous y trouvrez la biographie de personnages fameux ou peu connus, mais qui ont tous oeuvré pour la musique nôtre, qu’elle soit populaire ou savante. Le plus curieux, c’est qu’il s’agit souvent d’une sorte d’autobiographie, Maurice Guis ayant tellement participé à tout cela !... Mais quand vous aurez lu les vingt-neuf chapitres de cette étude érudite remplie de renseignements érudits, vous comprendrez encore plus la valeur de notre culture, enracinées ici mais ouverte sur la France et sur le monde... (…) Il y a néanmoins un chapitre qui manque à cet ouvrage : le trentième. Celui consacré à Maurice Guis lui-même, ce que sa modestie et sa grande discrétion lui interdirent de faire. Que cette introduction soit non seulement la présentation de ce beau et grand livre au titre évocateur, mais aussi cette sorte de trentième chapitre. Le fervent hommage à un homme rare et à son œuvre magnifique, consacrée entièrement à notre musique qu’il a influencée par sa grande passion. Musico Nostro en est la preuve incontestable. Elle le restera... »

L’ouvrage Musico Nostro nouvellement paru aux éditions de l’Óusservatòri-Collectif Prouvènço est à retrouver ici : http://www.boutique-collectifprovence.com/

Emé Li Musician de Prouvènço, e tambèn emé l’Acadèmi dóu tambourin, dos ourquèstro de « musician de mestié-amatour », Maurise Guis faguè soun proun pèr faire respeli la « musico di Prouvençau ». Avec Les Musiciens de Provence, tout comme avec L’Académie du Tambourin, deux orchestres de « professionnels amateurs », Maurice Guis a contribué à la renaissance de la « musique des provençaux ».


Maurise Guis jougant dóu sautèri, un estrumen de l’age-mejan, recoustitucioun dóu mèstre-lahutié Marius Fabre. Maurice Guis jouant du psaltérion, instrument médiéval recréé par le maître luthier Marius Fabre. Photo H. Hôte / Agence Caméléon