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Le dictionnaire étymologique des noms de lieux des Bouches-du-Rhône ne fait pas la part belle à la Langue Provençale

D 10 juillet 2017     H 16:18     A Jean-Charles     C 0 messages


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Par Philippe BLANCHET, Professeur de Sociolinguistique et Didactique de la communication plurilingue et interculturelle
Responsable du Centre de Recherches Sociolinguistiques sur les Francophonies Codirecteur du pôle de recherche PREFICS
Responsable du Master FPMI


Les auteurs de ce dictionnaire, et surtout J.-M. Cassagne, ont déjà publié de nombreux ouvrages similaires sur de nombreux départements de France, en majorité dans le grand sud-ouest. Ça n’en fait pas pour autant des spécialistes de toponymie provençale, loin de là..., ni de toponymie tout court d’ailleurs.

L’ouvrage de 310 pages ne comporte aucune introduction, aucune présentation ni même aucune bibliographie, qui auraient renseigné sur la méthode, sur les sources, sur les objectifs. A la lecture, il apparait évident que les auteurs ont pioché des informations dans divers livres préexistants, comme ceux de d’Albert Dauzat et de Charles Rostaing, ou le mien. Mais il s’agit uniquement d’informations ponctuelles insérées dans un tout qui manque gravement de méthode et de rigueur, et qui est même gravement entaché de présupposés aussi erronés qu’implicites.

Quelles sont les principales erreurs ?

1. Le fait de poser a priori la toponymie provençale comme une variante d’une toponymie française, souvent mobilisée pour comparer les noms de lieux provençaux avec d’autres régions de France, alors que les toponymes s’expliquent de façon linguistique et culturelle et non par des découpages administratifs et politiques. Si la Provence n’était pas devenue française, ou si elle était devenue italienne, ça n’aurait pas changé la plupart de ses toponymes, qui sont évidemment de forme linguistique provençale (je veux dire de langue provençale) pour des raisons historiques. Ça aurait pu changer leur forme moderne, car en Provence les noms de lieux ont été francisés depuis le XIXe siècle, de façon souvent grotesque, mais de ça ce dictionnaire ne parle pas.

2. Le fait de faire comme si le provençal était juste un adjuvant annexe d’une toponymie provençale qui serait avant tout française. Les noms provençaux des entrées ne sont que rarement donnés, jamais à titre principal, et seulement parfois comme explication dans le corps de l’article. Or, les formes authentiques des noms de lieux du département des Bouches-du-Rhône (communes et lieudits) sont en provençal, à l’exception de rares cas créés pendant ou après la francisation de la Provence, c’est-à-dire à partir du XXe siècle. Dans de très nombreux cas, le dictionnaire fait comme si les noms actuels sous leur forme française (en fait surtout francisée) venaient directement du latin, sans passer par le provençal qui n’est même pas mentionné, alors que seules les caractéristiques du provençal expliquent les formes de ces toponymes non français sur le plan linguistique.

3. Le fait de considérer le provençal avec beaucoup de mépris, ce qui se manifeste par des termes péjoratifs à propos des mots provençaux (« déformation, corruption » du latin). Le texte alterne entre des noms de langue de façon aléatoire et inexpliquée : ancien provençal, provençal, occitan, mot dialectal », « mot régional », « mot du sud-est », « mot méridional », « forme archaïque ». Les mots provençaux sont écrits de façon désinvolte, francisée, sans aucune vérification de leur orthographe en provençal.

4. Cela conduit évidemment à toute une série d’explications erronées voire de fausses étymologies, par ignorance du provençal, des mécanismes de transformation linguistique, et du contexte culturel et historique provençal.

5. Le choix des toponymes retenus et exclus n’est expliqué nulle part.

En voici un petit florilège :

- « Aiguebelle : le toponyme constitue une francisation du latin aqua bella ». En fait l’évolution du latin en provençal donne aigo bello, d’où la forme francisée aiguebelle. Car la francisation de aqua bella donne bien sûr eau belle (prononcé [o bèl]).
- « Alyscamps (Les) : représente une déformation du latin alisii campi », en fait c’est juste la forme que prend ce nom latin en provençal, qui n’est même pas mentionné dans cet article.
- « Arènes (les) : il semble plus raisonnable de voir un dérivé du latin arena (« sable ») ... en ancien français le mot araine désignait le sable. Dans l’Oise, on appelle eraine une terra sableuse ». Les auteurs n’ont pas eu l’idée d’aller voir ce que signifie areno en provençal (le sable), ni de vérifier si on a parlé ancien français ou picard en Provence au moyen-âge et en plus au point de l’utiliser pour nommer un lieu ! La réponse est évidemment non.
- « Baumes (Les) : radical gaulois balma qui désignait soit une grotte soit une caverne ». Le texte ne dit pas qu’en provençal, baumo signifie toujours aujourd’hui « grotte » (idem pour baumettes).
- « Belveyre : le nom dérive du latin bellum visum soit littéralement belle vue ». Mais comment expliquer que visum devienne veyre ? En fait le provençal bèl vèire, littéralement « beau voir » vient du latin bellu videre, et non de visum.
- « Bosque (La) : corruption du latin boscus (« bois ») ... [qui] a subi plusieurs modifications en se « francisant » ». En fait Il s’agit du provençal La Bosco, augmentatif par féminisation (procédé récurrent en provençal) du masculin lou bosc, le bois, issu du latin sans passer par le français ni bien sûr sans être une « corruption » mais une évolution linguistique normale.
- « Cabre (La) : forme provençale de chèvre ». En fait c’est la forme francisée de l’équivalent provençal de chèvre qui est cabro et non cabre.
- « Campredon : ... Redon (« rond ») est une forme archaïque issue du latin rotundus ». En fait redoun est la forme normale issue du latin rotundu, utilisée en provençal moderne encore aujourd’hui et pas du tout de façon archaïque !
- « Canebière : vient du latin cannabaria (« chènevière ») ». Aucune mention du fait que le mot soit le provençal canebiero, lieu où l’on cultive ou travaille lou canebe, le chanvre.
- « Coste (La) : vient du latin costa (« côte », « pente »). A rapprocher de l’occitan costa (« penchant de montagne » ». En fait il est passé par le provençal costo (« côte, pente »)... Sous l’entrée « Couestes (Les) », on a cette explication : « déformation du latin costa ». En fait c’est la variante diphtonguée lei couesto ou lei couasto typique du provençal de toute la Provence maritime et intérieure.
- « Destrousse (La) : on reconnait là le verbe provençal destrosser (« détrousser ») ». En fait le verbe provençal, c’est destroussa, et il s’agit pour le toponyme d’un nom et non d’un verbe.
- « Gréasque : ... Le suffixe -asca est ligure. Rappelons que les Ligures occupaient le sud de note pays avant l’arrivée des Gaulois ». Que signifie « notre pays » ? Ce devrait être ici les Bouches-du-Rhône (titre du livre) ou plutôt la Provence (historiquement). En fait il s’agit manifestement de la France, de façon implicite, ce qui révèle bien le point de vue franco-centré des auteurs, totalement anachronique en l’occurrence. L’information est d’ailleurs fausse : les « Gaulois », populations celtes nommées ainsi par les Romains, n’ont pas remplacé les Ligures dans la future Provence, ils n’ont fait que s’y mêler le long de la vallée du Rhône sans pénétrer tout le reste de la Provence.

Et je n’en suis qu’à la lettre G, en n’ayant sélectionné qu’un exemple de chaque type d’erreur. Il en va ainsi tout au long du livre jusqu’à la lettre V, dernière lettre du dictionnaire.

Il y a bien, pourtant, quelques entrées correctes, mais elles sont minoritaires.

Bref, si on cherche à comprendre la toponymie de cette partie de la Provence qui constituant aujourd’hui ce département, il vaut mieux chercher ailleurs que dans ce livre.

Philippe Blanchet