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MDP 55 - Mireille, une Épopée ! 1/2

Version française

D 25 mai 2017     H 12:12     A Jean-Charles     C 0 messages


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Comme indiqué à la page 54 de notre magazine "Me Dison Prouvènço"n°55 voici la version française de l’article d’Odile Delmas :Mirèio, uno Epoupèio

Odile Delmas, présidente de la Coordination PARLAREN, nous propose une étude approfondie d’une oeuvre majeure de Frédéric Mistral. Ce travail d’exégèse se déclinera sur trois numéros à venir de Me Dison Prouvènço, tant l’oeuvre du Prix Nobel de Littérature regorge de sens cachés.

« Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va » (Antonio Gramsci)

Frédéric Mistral, auteur de trois épopées (Mireille, Calendal, Le Poème du Rhône), Prix Nobel, n’est pas un écrivain simple parce qu’il est nourri d’une grande culture. Il ne suffit donc pas d’être un spécialiste de la langue provençale mistralienne pour comprendre le sens profond de Mireille. Il faut posséder aussi des informations, des analyses que nous allons essayer d’offrir avec cette étude.

Avant d’aborder le sujet : Mireille, est-ce une épopée ? Et si oui, de quelle sorte d’épopée s’agit-il ? Jetons un coup d’œil sur le thème qui servit de prétexte à Mistral pour écrire son ouvrage.
Il s’agirait de l’amour entre deux jeunes gens, Mireille, quinze ans, et Vincent, guère plus. Ce serait aussi l’histoire d’un amour impossible, au début du 19e siècle, entre deux jeunes gens de conditions sociales trop différentes. Vincent est un vannier, presque un vagabond, alors que Mireille est la seule héritière d’une des plus grosses propriétés agricoles du pays d’Arles.
L’opposition de ses parents à ce mariage pousse Mireille à s’enfuir vers le village des Saintes afin d’obtenir le soutien des Trois Maries. Lors de son voyage, un coup de soleil frappe la jeune fille qui en meurt. Mais cette histoire n’est jamais qu’un prétexte qui donne à Mistral l’occasion de propager ses idées sur la Provence en fixant ainsi l’attention du lecteur.
Il fallait une histoire ? Il y en a une. Il fallait que les amoureux fussent jeunes afin de capter l’attention du lecteur ? Ils le sont. Il fallait que l’amour fût empêché. C’est pour cela que les jeunes gens sont de conditions sociales très différentes, car, dans le cas contraire, il y aurait eu mariage… et pas de Mireille. Il ne faut donc pas se tromper : Mireille n’est ni un roman social, ni une simple histoire d’amour. Mais alors, qu’est-ce ?

Nous allons voir si Mireille ne serait pas une épopée et si oui, quelle sorte d’épopée. Pour ce faire, vous trouverez trois parties dans cette étude :
1re partie : qu’est-ce qu’une épopée ?
a) origine des épopées antiques
b) fonction des épopées
c) règles de construction des épopées

2e partie : il faudra considérer s’il ne s’agirait pas d’une épopée chrétienne avec :
a) la prédestination chrétienne
b) le christianisme présent dans toute l’œuvre
c) une apothéose chrétienne

3e partie : nous nous demanderons si Mireille n’est pas une épopée chrétienne parce qu’elle est, avant tout, une épopée provençale ou, plutôt, une épopée pour le peuple provençal qui est un peuple chrétien : « Car cantan que pèr vautre, o pastre e gènt di mas ! » (Car nous ne chantons que pour vous, ô bergers et gens des mas !)

Nous verrons, dans l’ouvrage, un christianisme populaire dont la racine est, avant tout, provençale. Nous suivrons une ethnographie provençale. Nous considérerons la mythologie provençale avec les Saintes Maries.

I – Qu’est-ce qu’une épopée ?
Il s’agit, tout d’abord, d’oralité. En effet, le mot vient du grec « epos », parole, donc parole d’un chant, vers qui se chante. Cela vient de l’indo-européen « WeK » qui signifie « émission de voix », lequel a donné, en latin, vox, vocis. Donc l’épopée est d’abord une poésie orale qui doit être dite ou racontée sur un accompagnement musical. À l’époque d’Homère, elle était chantée par des gens que l’on appelait les aèdes.

L’épopée se retrouve dans la plus grande partie des cultures dites indo-européennes (indo-européen : population venue du nord Caucase, vers le 3e millénaire av. J.-C., vers la Perse, l’Inde et l’Europe). C’est ainsi que nous avons, en Inde, vers le 1er millénaire av. J.-C., le Ramayana et le Mahabharata (200 000 vers qui racontent la guerre des dieux entre eux). La Grèce connaît, au début du 8e siècle av. J.-C., les épopées imputées à Homère : L’Iliade qui raconte la guerre de tous les grecs contre la cité de Troie et l’Odyssée qui dépeint le retour périlleux sur mer d’Ulysse de cette guerre.
Dans ce qui deviendra la France, nous avons un seul exemple d’écriture réussie d’épopée. C’est au Moyen-Âge, au 11e siècle, La Chanson de Roland. Celle-ci transforme la défaite de Charlemagne, en 778, au Somport (la légende voudrait que ce fût à Roncevaux) en victoire. C’est la première parution dans une épopée du thème du martyre chrétien. Le martyre qui est, pour un chrétien, une victoire absolue comme celle de Mireille qui va tout droit au Paradis. Tous les essais pour bâtir une épopée en France, entre la Chanson de Roland et la Mireille de Mistral au 19e siècle ont échoué.
En effet, les écrivains de langue française ne furent pas capables de respecter le premier principe de l’épopée que Mistral suit avec Mireille. Ce principe veut que l’épopée soit un récit suivi, en vers.
Mistral est donc supérieur, dans ce domaine, à tous ceux qui ont essayé : Ronsard (1572) avait prévu d’écrire une épopée, La Franciade, avec 24 livres mais s’arrête au livre 4e. On ne parle pas, tant elle est mauvaise, de L’Henriade (Henri IV) qu’écrit Voltaire.

Au 19e siècle, Hugo ne peut pas respecter l’unité et la continuité du récit de l’épopée, sa Légende des siècles est faite de jolis petits morceaux sans rapport entre eux. De même, Lamartine échoue avec Jocelyn, la Chute d’un ange. Donc, en France, depuis la Chanson de Roland, Mistral est le seul écrivain à avoir été capable d’écrire un texte qui respectât le premier critère de l’épopée.

Le 2e principe que doit respecter l’épopée, c’est la victoire finale du héros grâce à l’aide d’une divinité. Si nous regardons les deux épopées qui servent le plus de modèle à Mistral, L’Odyssée d’Homère et L’Énéide de Virgile, nous constatons que dans l’Odyssée, Ulysse aidé par la déesse Athéna peut retourner chez lui, à Ithaque, et écraser ses ennemis. Dans l’Énéide, Énée, aidé par Vénus, parvient à être à l’origine lointaine de la fondation de Rome.
Ce principe de la victoire du héros aidé par la divinité, il semble que Mistral ne le respecte pas puisque Mireille meurt d’une insolation, sans se marier avec Vincent. Mais ce serait ne rien comprendre à Mireille que de penser cela. En effet, la tâche donnée par Dieu à Mireille n’est pas le mariage mais le martyre (martirius : témoin) et le martyre, pour un chrétien, n’est pas une défaite mais une victoire absolue.

Dans cette épreuve initiatique, dans cette élévation céleste, Mireille obtient l’aide des trois Maries, au chant 11. Les chants 11 et 12 sont donc les plus importants de l’œuvre. Au chant 12, Mireille est menée par les Saintes tout droit au Paradis :
Non, je ne meurs pas ! Moi, d’un pied alerte
Sur la barquette déjà je monte…
Adieu, adieu !... déjà nous survolons la mer !
La mer, belle plaine en mouvement,
C’est l’avenue du Paradis.

Mistral respecte donc le 2e principe de l’épopée, la victoire du héros aidé par la divinité : Mireille est une épopée. Mais l’épopée est aussi et surtout une façon qu’a un auteur de rassembler ou de développer des thèmes qui constituent un imaginaire populaire national. Cet imaginaire, souvent, est le ciment culturel du peuple concerné.

C’est ainsi que tous les grecs de l’Antiquité (et même ceux d’aujourd’hui) se retrouvent dans l’Iliade qui chante la guerre des grecs contre la cité de Troie ou dans les aventures d’Ulysse (l’Odyssée). De même, Virgile, dans l’Énéide, raconte la supposée action d’Énée qui aurait engendré la fondation de Rome. Tous les romains, du temps d’Auguste, pouvaient se reconnaître comme les descendants de cette histoire imaginaire. De même, l’imaginaire populaire provençal a pour image essentielle la christianisation rêvée de la Provence. Cet imaginaire populaire provençal est omniprésent dans Mireille.
C’est ainsi que le chant 11, peut-être le plus important du texte de Mistral, peint la mythologie populaire la christianisation de la Provence par les saints et les saintes, témoins du Christ, qui seraient arrivés en barque aux Saintes Maries (alors que les scientifiques pensent qu’il n’y a pas eu de christianisation de la Provence avant le début du 3e siècle).

Quelques règles de construction des épopées.
Nous ne pouvons pas, dans cette courte étude, passer en revue toutes les règles de construction de l’épopée afin de voir si Mireille les suit. Nous nous contenterons donc de regarder si l’oeuvre correspond aux quelques points les plus significatifs de ces règles.
a) L’épopée, depuis les épopées de l’Antiquité européenne, doit contenir un nombre précis de livres, de 24 ou 12. C’est ainsi que l’Iliade et l’Odyssée d’Homère contiennent chacune 24 livres. Dès l’Antiquité, nous avons des écrivains qui emploient un diviseur de 24, 12. C’est ainsi que l’Énéide compte 12 livres. Mistral respecte la règle antique : Mireille comporte douze livres.

b) Nous avons déjà vu que dans l’épopée, depuis l’Antiquité, la fin montre toujours la victoire du héros (aidé par la Divinité). Dans l’Odyssée, le vainqueur est Ulysse. Dans l’Énéide, il s’agit d’Énée. Mireille, aussi, a sa victoire, qui est la mort chrétienne. En effet, pour un chrétien, une mort chrétienne n’est pas une défaite mais une victoire totale.

c) Le début de l’épopée présente quelques règles de construction que Mistral suit à la lettre : il y a d’abord l’invocation à la divinité avec une supplique pour que cette divinité aide le poète dans son travail, lui fournisse de l’inspiration. Dans l’Antiquité, c’est à la Muse qui présidait à l’épopée que se faisait l’invocation. Il faut se souvenir que les neuf muses qui présidaient aux arts étaient, dans la mythologie gréco-latine, les filles de Jupiter.

C’est ainsi que l’Iliade commence avec le vers : Chante, o Muse, la colère d’Achille.
L’Odyssée, elle, commence par :O Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif
(Ulysse)
Virgile, lui, qui veut apprendre les raisons des épreuves subies par Énée, s’écrie : Muse, apprends-moi les causes.
Mistral, quant à lui, a 18 ans, en 1848, quand il écrit son 1er brouillon d’épopée, Les Moissons (il ne voulut pas, de son vivant, le laisser éditer, tant il le trouvait mauvais). Dans cet ouvrage, il commence par : Aide-moi, petite muse de Provence.

Mais lorsque Mistral écrit Mireille, dans son invocation à la divinité, il abandonne les déesses antiques, les muses, pour le Dieu chrétien, mieux adapté à la société chrétienne provençale du 19e siècle. Au vers 15, nous trouvons donc :
Toi, seigneur Dieu de ma patrie,
Qui naquit parmi les bergers,
Enflamme mes paroles et donne-moi du souffle.

Nous trouvons même une 2e invocation à la divinité dans la 5e strophe :
Beau Dieu, Dieu ami, sur les ailes
De notre langue provençale,
Fais que je puisse atteindre la branche des oiseaux !

Il y a ensuite une absence du nom du héros dans les premiers vers parce qu’il se trouve dans le titre : ainsi, Odyssée (en grec Odysseus) signifie Ulysse. L’Énéide tient son nom du personnage d’Énée. Mireille devient le nom de l’ouvrage de Mistral (comme Calendal sera le nom du héros et du titre de la 2e épopée de Mistral).

Enfin, il y a, au début de l’épopée, l’omniprésence du poète qui parle à la 1re personne (je, moi ou verbe conjugué à la 1re personne).
Dans l’Iliade, Homère lui-même, en personne, interpelle la muse, au 1er vers, avec : Chante, Muse, la colère d’Achille.
Il en va de même dans l’Odyssée où Homère s’écrie : O Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif
Dans l’Énéide, Virgile est présent trois fois dans le 1er vers : Moi (1re fois) qui jadis sur un frêle pipeau modulais (2e fois, avec un verbe à la 1re personne) mon (3e fois : possessif à la 1re personne) chant
Dans Mireille, Mistral est présent dès le 1er vers avec un verbe à la 1re personne : Je chante une jeune fille de Provence
Et dans les cinq premières strophes, Mistral est présent 10 fois.

Autre règle absolue de la construction du début d’une épopée : la présence d’une prolepse, c’est-à-dire un passage où l’auteur annonce ce qui arrivera à la fin de l’histoire et donc annonce le contenu de l’histoire.
Par exemple, dès le début de l’Odyssée, on sait qu’Ulysse retournera chez lui, vainqueur. De même, on sait, dès le début de l’Énéide qu’Énée pourra « fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium ». Mistral, lui aussi, annonce la fin de son ouvrage quand il emploie un temps du passé pour parler de Mireille : il fait comprendre ainsi que son destin est de mourir :
… Comme ce n’était rien qu’une fille de la terre en dehors de la Crau on n’en a guère parlé

d) Un dernier point qui démontre que Mireille est une épopée, c’est la présence du thème du voyage aux Enfers ou du voyage sous terre.

Dans les épopées qui ont servi de modèle à Mistral, on trouve toujours, au milieu de l’ouvrage, un voyage aux Enfers. Dans l’Odyssée, qui comporte 24 livres, cela se déroule au livre 11. Lors de ce voyage, Ulysse peut questionner le devin Tiressias sur son avenir.

Dans l’Énéide, qui comporte 12 livres, c’est au 6e qu’Énée descend aux Enfers pour questionner sur sa destinée la devineresse Sibylle. De même, dans l’ouvrage de Mistral, Mireille, au 6e chant, rencontre sous terre la sorcière Taven qui soigne Vincent mais surtout prophétise sur le devenir de Mireille. Un devenir mis en parallèle à celui du Christ : Christ ressuscitera.

Il y a même une vision des Saintes qui seront là, à la fin de l’œuvre, comme elles arrivèrent en barque, au village des Saintes :
Oh ! Regardez ! le maître pêcheur
A dominé l’onde rebelle
Dans une barque.

A suivre .....


Bibliographie

Deux ouvrages de référence semblent indispensables pour bien comprendre Mireille :
MADELÉNAT (Daniel), L’épopée, P.U.F., Paris, 1986
MAURON (Claude), Frédéric Mistral, Fayard, Paris, 1993