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Magazine MDP 57 - Mireille, une Épopée ! (3ème partie)

D 23 octobre 2017     H 17:34     A La Chourmo dóu Couleitiéu     C 0 messages


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Mireille, une Épopée ! (3ème partie)

Nous avons analysé, lors des deux précédents articles Mireille comme une oeuvre s’inscrivant dans le registre de l’épopée, en la comparant avec d’autres modèles du genre, nous avons vu qu’il s’agissait d’une épopée chrétienne. Dans cette dernière partie, nous allons voir que c’est une épopée chrétienne parce que c’est une épopée provençale.

« Toi, Seigneur Dieu de ma patrie »
« Tu, Segnour Diéu de ma patrìo »
(Frédéric Mistral)

Mireille, une épopée provençale, c’est-à-dire, pour Mistral, une épopée populaire.

Maintenant, nous abordons au point crucial. Si nous nous arrêtions là, nous n’aurions rien compris à Mireille, à la pensée de Mistral, à ce qu’il voulait dire, à ce qu’il voulait faire. Et pourtant, Frédéric, le jeune Frédéric nous donne la signification de son œuvre, dès le début, au vers 14. Tous les exégètes – des plus savants aux plus sots – ont vu le sens premier de ce vers qui est mis en évidence, comme sur une scène, à la fin de la 2e strophe : Car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et habitants des mas.

Le sens paraît clair : Mistral chante pour les habitants des mas, les paysans. La réalité est bien plus complexe : les pâtres sont les pauvres qui gardent le troupeau des autres, en Provence. Ils représentent, peut-être, les plus pauvres d’entre les pauvres.
« Habitants des mas » : cela évoque tous ceux qui demeurent dans les mas provençaux, valets de ferme mais aussi maître et même paysans grands propriétaires de mas.
Il s’agit donc – dans un pays qui est encore complètement rural (1re moitié du 19e siècle) – de l’ensemble du peuple provençal. Le véritable sens du vers est clair : Mistral écrit à destination de l’unité nationale du peuple provençal.
Un second sens complète le premier.En effet, la préposition « pèr », en provençal, a deux significations : « pour » et « par ». Donc, le vers signifie également : « Car nous ne chantons que par vous, ô pâtres et habitants des mas ! »
C’est ainsi que Mistral, à l’aide de ce vers, nous explique qu’il écrit à destination du peuple, mais aussi, que le peuple provençal est l’acteur essentiel de l’épopée Mireille. Il s’agirait bien, dans l’esprit du jeune Frédéric, d’une épopée populaire provençale.
À la lumière de cette hypothèse, nous allons regarder l’œuvre en envisageant deux points :

1 – la religion provençale.
Pour une épopée chrétienne, Mireille a une étrange façon de débuter. En faisant preuve de mauvais esprit, on pourrait même dire qu’elle n’est pas très catholique. En effet, le mot « catholique » vient du grec « katholicos » qui signifie « universel ». L’Église catholique se veut « église universelle ». Le Dieu catholique serait un Dieu universel.
Il ne semble pas que cela intéresse beaucoup Mistral puisque, dans l’invocation à la divinité, au 1er vers de la 3e strophe, il écrit : « Toi, Seigneur Dieu de ma patrie ». Ce n’est donc pas le Dieu catholique, universel qui l’intéresse mais celui de la Provence. Et uniquement parce que c’est celui de la Provence. Cela ne peut se comprendre sans le contexte historique. Mistral commence à écrire son oeuvre en 1851, il l’achève, probablement, en 1858. on sait que les révolutions de 1848 en Europe ont marqué le début de la bataille pour les unités nationales (italienne, allemande…).

C’est ainsi que Mistral s’intéresse beaucoup à l’unité nationale provençale et à son affirmation qui passe, aussi, par les croyances de son peuple. Nous sommes encore, dans la 1re partie du 19e siècle, dans une société paysanne où les croyances, on dirait aujourd’hui l’idéologie, sont bâties sur le christianisme. Il s’adresse donc au Dieu des provençaux. Nous savons, grâce à la préface, que Mistral écrira, quelques années après, pour la Reine Jeanne qu’il s’intéresse davantage à ce que croit le peuple en ce qui concerne l’histoire ou la religion, qu’à une histoire ou une religion véritables. C’est ainsi qu’au 8e chant, lorsque Mireille est meurtrie, pour la première fois, par le soleil et par la soif, elle adresse une prière à Saint Gent. Les vertus de ce saint, le saint lui-même, vénéré par le peuple provençal, font partie de ces croyances populaires non reconnues par l’église catholique.

Il en va de même pour les Saintes, les trois Maries dont Mireille sollicite l’aide. C’est une croyance importante pour le peuple provençal de l’époque. Et pourtant, ces saintes, adorées au village des Saintes Maries, ont, chez nous, une histoire légendaire, controuvée, et différente de l’histoire officielle de l’église catholique.
Le peuple provençal adore les reliques des Saintes au village des Saintes Maries. Elles y auraient abordé, en barque, au 1er siècle. Mais nous savons, d’une façon scientifique, que la Provence ne fut christianisée qu’au 3e siècle. De surcroît, ces saintes sont fêtées avec leur corps ailleurs (ce que dit le martyrologe romain, ouvrage liturgique qui inventorie la liste officielle des saints de l’église romaine). C’est ainsi que Marie-Jacobée est célébrée le 15 mai à Veroli et Marie-Salomé le 22 octobre à Jérusalem.
Donc, si Mireille est une épopée chrétienne, c’est simplement parce qu’au temps de Mistral, le peuple provençal était chrétien. Ce christianisme était le ciment de la culture populaire provençale de l’époque. Tout concorde à faire de l’oeuvre, surtout, une épopée provençale.

2 – Le peuple provençal.
Une épopée provençale, une épopée populaire, bien sûr, ce n’est pas pour nous étonner venant de l’homme qui écrira l’hymne provençal avec ses passages si significatifs tels « d’un vieux peuple fier et libre » ou « notre nation ». Donc, pour Mistral, le centre de cette réalité provençale, c’est le peuple. Ce peuple, nous allons le retrouver dès le début de l’épopée jusqu’à sa fin.
Mistral l’a dit dès le début : « Car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et habitants des mas ! » Mistral l’a fait : le peuple est présent à travers tous les personnages. Mais il y a aussi une incarnation physique de ce peuple, la jeune Mireille.

Mireille, incarnation du peuple provençal.
Mireille est présente au 1er vers du texte, mais il ne s’agit pas là une héroïne désincarnée. Elle a bien les pieds sur terre. On pourrait même dire : elle a bien les pieds dans la terre. Elle est d’un lieu précis, montré par Mistral : « Je chante une jeune fille de Provence. » C’est une provençale qui représente la Provence, qui représente le peuple provençal.
C’est à cette fille de Provence, qui représente tous les provençaux, que les Saintes, au chant 11, racontent une grande partie de l’histoire de Provence. À travers ce morceau de texte (LE RÉCIT DES TROIS MARIES) comme à travers le passage du chant 3, « LE DÉPOUILLEMENT DES COCONS », c’est toute l’histoire mythique de la Provence qui est évoquée. C’est toute l’âme du peuple provençal.

Le voyage initiatique de Mireille accomplit le retour au village santen du peuple provençal, à travers elle. Le village des Saintes est perçu, par les provençaux, comme le berceau des origines à partir duquel, pour les provençaux, un élan nouveau sera possible. Si Mireille pense qu’elle ne va pas mourir véritablement, mais qu’elle s’en ira au Paradis : « Non, je ne meurs pas ! », le peuple provençal qu’elle incarne ne mourra pas non plus, s’il a conscience d’où il vient, de ce qu’il est. Comme le dira Antonio Gramsci : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas où il
va ».

Le peuple provençal en dehors de Mireille.
Le peuple provençal, dans ses activités, est présent tout le long du texte.
Mais surtout, le peuple provençal accompagne son héroïne, dans l’église des Saintes, tout le long de la mort triomphante de Mireille. Cette mort montre aussi un retour aux croyances des aïeux, du temps de la barque miraculeuse que chantent les santen avec le cantique qui clôt l’œuvre :
O belles Saintes, souveraines
De la plaine d’amertume,
Vous comblez, quand il vous plaît,
De poissons nos filets ;
Mais à la foule pécheresse
Qui à votre porte se lamente,
O blanches fleurs de nos landes salées,
Si c’est la paix qu’il faut, de paix emplissez-la !

Signature de Mistral datée : Le beau jour de la Chandeleur de 1859 – présentation de Jésus au Temple et purification de la Vierge –.

Conclusion
• Mireille est une épopée sur le modèle des épopées de l’Antiquité européenne.
• Mireille est une épopée judéo-chrétienne.
• Mais, Mireille est une épopée chrétienne parce que c’est une épopée provençale, c’est-à-dire, une épopée du peuple provençal.

Odile Delmas

Bibliographie

Deux ouvrages de référence semblent indispensables pour bien comprendre Mireille :

• MADELÉNAT (Daniel), L’épopée, P.U.F., Paris, 1986
• MAURON (Claude), Frédéric Mistral, Fayard, Paris, 1993

Article paru en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço – n°57 octobre-novembre-décembre 2017.