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Magazine MDP 58 - La Pastorale Maurel et ses secrets

D 15 janvier 2018     H 16:48     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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La Pastorale Maurel et ses secrets

Cachée loin des médias, loin des intellectuels et même de ceux dits “provençaux”, la Pastorale Maurel, un théâtre en langue provençale, semble drainer vers elle un nombreux public. Un certain nombre de chercheurs avait étudié la Maurel. Chacun, de son côté, et en avait noté un des aspects importants. Vous retrouverez leurs travaux au fil de cet article.

Origines de la pastorale marseillaise, la Pastorale Maurel

Auguste Brun, Professeur à la Faculté de Lettres d’Aix-en-Provence, dans ses Origines de la pastorale marseillaise, a complètement détruit l’hypothèse qui faisait dériver la pastorale des mystères médiévaux. Alors qu’antérieurement, pour Petit de Julleville, cette hypothèse était rendue vraisemblable par diverses analogies : mélange de tragique et de comique, succession de scènes édifiantes et de scènes familières, anachronismes avec mélange de périodes bibliques et contemporaines, alternance de dialogues et de chants. Le tout joué par des acteurs volontaires et amateurs.

Mais ressemblance n’est pas raison. En effet, entre les mystères du Moyen-Âge et la pastorale, il y a une rupture de plusieurs siècles.
De surcroît, Auguste Brun utilisant les propres travaux de Petit de Julleville et de Gustave Cohen démontre que, parmi les mystères parvenus jusqu’à nous, une infime minorité se rattache au cycle de Noël (cinq chez Petit de Julleville). Enfin, dans les oeuvres du 15e siècle (fin du Moyen-Âge), la Nativité n’est traitée que brièvement dans des oeuvres qui relatent toute la vie du Christ.

Pour ce qui concerne la Provence, Poupé de Draguignan, dans les archives communales du Var, sur 80 pièces jouées entre 1400 et 1675, n’a trouvé qu’un seul titre de Nativité au Beausset, en 1625. Pour la région de Marseille, Augustin Fabre, dans Les rues de Marseille, T. 3, 1862-1869, ne rencontre guère que des Vies de saints. Pour relier la pastorale marseillaise aux mystères du Moyen-Âge, il faudrait qu’il y ait eu une tradition de Nativité issue de ces mystères. Or, pour la Provence, toutes les enquêtes fournissent un contre-argument a silentio, toutes les études démontrent l’absence de telles Nativités.
C’est ainsi que nous constatons l’absence d’une éventuelle tradition de pièces relatives à la Nativité dans un ouvrage connu de tous les érudits comme une somme des traditions marseillaises au 17e siècle, au point que l’on ne l’appelle plus que “le Marchetti”, du nom de son auteur : François Marchetti, Explications des usages et coutumes des Marseillais, T. 1, Marseille, 1683, reprint Laffitte, 1980. Et pourtant cet ouvrage, des pages 196 à 249, traite longuement des traditions de Noël, crèches d’église et Noëls (chants). Rien dans les Soirées provençales, trois volumes, 1786, de Laurent-Pierre Bérenger. Rien dans les différents récits de voyages en Provence au 18e siècle. Rien dans la Statistique départementale jusqu’à l’apparition de la Pastorale Maurel, puis à partir de là, des articles à foison.

Auguste Brun suit ensuite l’histoire sémantique du mot “pastorale” pour en arriver à la même conclusion. Ce terme, adopté en langue française, au 17e siècle, pour désigner un genre littéraire où évoluent des bergers, va se trouver, parfois, dans le même sens (donc sans aucun rapport avec la pastorale marseillaise du 19e siècle) dans quelques dictionnaires provençaux depuis le 18e siècle. Le mot “pastorale” manque dans le dictionnaire provençal de Pellas (1723) ; il manque dans le dictionnaire d’Avril (1839), c’est-à-dire trois ans avant l’apparition de la Pastorale Maurel (première représentation pour Noël 1842). Honnorat, en 1847, écrit : “pastorale, pièce de théâtre dont les personnages représentent des bergers et des bergères). Mistral, dans son Trésor, achevé en 1886, est le premier à enregistrer le mot “pastorale” dans le sens d’ “adoration des bergers”.

Les Noëls à l’origine de la Pastorale

Les Noëls (chants) sont à l’origine de la Pastorale à travers le relais des santons et des crèches familiales. Après sa démonstration irréfragable démontrant que la Pastorale ne provient pas des mystères du Moyen-Âge, Auguste Brun nous conduit vers les Noëls, véritable origine de la dite Pastorale. Il démontre que les thèmes des Noëls sont les mêmes que ceux de la Maurel : annonce des anges aux bergers, départ, collecte des présents, rois mages, adoration.
Même pour les thèmes secondaires (qui pour nous sont les principaux, nous y reviendrons) il y a identité avec la stupéfaction de l’hôte, l’étonnement des bergers, le village qui s’éveille, les préparatifs, les mésaventures... Le ton aussi est le même, mélange d’un peu de piété et de beaucoup de malice, restitution d’une campagne provençale.
Les Noëls, comme la Pastorale, pratiquent l’anachronisme : le mélange du passé biblique et de la vie d’un village provençal moderne. Les Noëls, comme la Pastorale, sont le prétexte à une description de la vie provençale.
Certains personnages de la Pastorale apparaissent déjà dans les Noëls : le maire, Nourado, les types de Jourdan, de Roustido ou de l’amoulaire. Le boumian ne viendrait-il pas du Noël célèbre de Louis Puech (Aix) : “Nautre sian tres boumian” ?
Le vrai spécialiste des Noëls, Paul Pansier, dans Noël en Avignon, p. 108, en vient à la conclusion que “c’est dans les noëls provençaux qu’il faut chercher l’origine des pastorales ; elles y sont contenues à l’état embryonnaire, sous forme narrative ou dialoguée.”

Le passage des Noëls à la Pastorale Maurel
par l’entremise des crèches et des santons

Si le docteur Pansier a bien vu où se trouvait l’origine des pastorales, dans les Noëls, un des plus grands mérites d’Auguste Brun a été de démontrer comment s’est faite la transition, de l’un à l’autre, à travers les crèches familiales et les santons.
Depuis St François d’Assise, à qui l’on attribue la première crèche, au 13e siècle, les crèches d’église se sont multipliées. Mais attention, les seuls personnages étaient ceux présents dans les Évangiles : Jésus, Marie, Joseph, les bergers et, éventuellement, les rois mages. Les prêtres desservants ont eu l’idée de souligner l’épisode des bergers par des chants. C’est ce que l’on appelle souvent la pastorale sacrée qui n’a rien à voir avec la pastorale provençale marseillaise inaugurée par la Pastorale Maurel. Il s’agit, ici, simplement, de chants alternés des anges et des bergers. Cette pastorale sacrée, issue de la crèche d’église, est inséparable du pastrage tel qu’on peut le voir encore à Allauch, aux Baux et dans bien d’autres villages. Il s’agit d’une oeuvre pieuse et nous le répétons, car c’est le plus important, qui se faisait uniquement avec les personnages présents dans les Évangiles. C’est d’un autre type de crèche, la crèche familiale, que vient la Pastorale Maurel.
La crèche familiale, qui n’existait que très rarement (quelques familles très riches) se développe d’une façon spontanée et fulgurante après la Révolution. Chaque foyer veut la sienne. L’expansion en est favorisée par le développement de l’industrie du santon d’argile dans le terroir aubagno-marseillais. Le marseillais Agnel est souvent considéré comme le premier fabricant de santons d’argile. La première foire aux santons s’installe, en 1808, au cours Belzunce, à Marseille.
La base de la crèche familiale, contrairement à la crèche d’église, c’est un décor provençal. Il s’agit d’un village perché avec tout le petit peuple des Noëls se dirigeant vers la crèche. Le succès même de la crèche familiale provoque celui des crèches parlantes commerciales. Il s’agit d’une sorte de théâtre de marionnettes qui montre la vie provençale. On y chante des Noëls et on y incorpore des épisodes bouffons.

La Maurel, Noël 1842 et non pas 1844

Nous y arrivons, contrairement aux dires d’Antoine Maurel, dans une préface à une édition tardive de la Pastorale, la date de naissance de celle-ci n’est pas 1844 mais 1842. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer La Gazette du Midi du 20 janvier 1843, qui parle donc du Noël 1842 : “Vous connaissez tous la crèche, la crèche automatique [...] popularisée à Marseille. Et bien, la pastorale, c’est la crèche vivante, la crèche au naturel.” Mais le véritable animateur, le seul cité par le journal, c’est l’abbé Julien qui dirigeait, dans le quartier de la Plaine (à deux cents mètres à peine d’une maison où demeurait, à la même époque, Victor Gelu) une oeuvre paroissiale en direction des ouvriers, dans un local, rue Nau.
C’est l’abbé Julien l’initiateur. Ni dans la Gazette du Midi du 20 janvier 1843 (pour Noël 42), ni dans celle du 13 janvier 1844 (pour Noël 43) on ne parle d’Antoine Maurel. Si Antoine Maurel cite la date de 1844, il parle peut-être d’une version définitive qu’il aurait peaufinée à ce moment-là. La Gazette du Midi du
9 janvier 1845 (pour Noël 1844) signale des retouches dues à l’auteur de Chichois, Bénédit. L’Acte d’Hérode, 1845, en français, est une commande expresse de l’abbé Julien, les détails en sont racontés dans le Caducée, au baron Gaston de Flotte, collaborateur de la Gazette du Midi et militant légitimiste.

Le succès de la Pastorale Maurel

Le succès immédiat de la Pastorale Maurel, on peut l’évaluer aux réactions des autorités administratives ainsi qu’aux dossiers de police de l’époque, étudiés par M. Villard, archiviste en chef des Bouches-du-Rhône, qui a dépouillé les liasses cotées M6 1037 à 1040, relatives aux années 1854 - 1860.

En effet, les entrepreneurs de ces spectacles étaient tenus de demander une autorisation. Le Préfet prend une décision mais “le spectacle ne pourrait commencer avant le 25 décembre ni se prolonger après le 2 février.” Le Préfet est souvent l’objet de la part des organisateurs de demandes de dérogation pour les dates. Dans le dossier M6 1037 pour 1854, Villard trouve une lettre de la mairie, insistant afin que les dates ne soient pas dépassées. La mairie veut éviter aux théâtres réguliers une concurrence sérieuse. Car, les listes dressées par Villard pour les années 1854 à 1859 démontrent, en effet, que tous les quartiers de Marseille étaient concernés. Un habitant de Marseille avait toujours une Pastorale Maurel à quelques minutes à pied de son logis.

Ce succès se prolonge jusqu’à aujourd’hui. D’ailleurs il entraîne toujours la rédaction de nombreuses pastorales, émules de la Maurel. Pour le vérifier, nous avons utilisé trois sources : un petit répertoire de Paul Nougier, paru dans le Rampau d’Óulivié en 1962. Ce répertoire, très partiel, dénombrait déjà 149 pastorales. Puis nous nous sommes servis d’un travail remarquable d’Albert Giraud (C.N.R.S., Centre de publication de Marseille) : « Inventaire bibliographique des pastorales en Provence - Un théâtre populaire au temps de Noël », éd. du C.N.R.S., Paris, 1984. Giraud dénombre, en 1984, 371 pastorales avec 152 auteurs. Le seul défaut de ce travail est son ancienneté (25 ans). Or, depuis, il s’en est écrit, des pastorales ! Nous avons pu compléter partiellement le travail de Giraud par un dénombrement qui nous a fourni un certain nombre de titres parus depuis 1984. Nous ne citerons que l’auteur le plus connu : Pierre Vouland, La pastouralo dis enfant de Prouvènço (1986).

Le succès populaire des pastorales, aujourd’hui

Recenser de façon précise les représentations et l’importance du public d’aujourd’hui serait un travail intéressant pour un chercheur. Tout ce que nous avons eu le temps de faire, c’est une approximation : c’est ainsi qu’à partir des listes de spectacles pour l’année 2008, on arrive à trouver 80 spectacles et 42 villes ou villages où se joue une pastorale. On peut envisager 20 à 25 000 spectateurs pour ce théâtre en langue provençale.
Toutefois, cet inventaire est loin d’être exhaustif, notamment pour des départements comme le Var, les Alpes maritimes, les Alpes de haute Provence et le Gard. De surcroît, même pour le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône que nous avons étudiés, il y a des pastorales qui échappent à toute vigilance. Ce sont celles non signalées dans la presse par les organisateurs et qui ne sont souvent connues que des habitants du quartier, du village où elles se jouent.
Si l’on applique un coefficient multiplicateur rectificatif à la première estimation que nous avions fournie, on doit être plus près de 40 000 spectateurs que de 25 000 pour un théâtre totalement en langue provençale.

Pourquoi ce succès ?
Nature de la pastorale marseillaise

Nous avons essayé de réfléchir, à partir du travail des uns et des autres, sur la cause ou les causes du succès ininterrompu de la pastorale depuis son apparition. Nous avons compris que ce succès était à rapprocher de ceux de deux autres arts populaires du 19e siècle : les Noëls et les crèches familiales. Si l’on se réfère à l’ouvrage de Clamon, Pansier et Romette, Les Noëls provençaux, Avignon, reprint Aubanel, 1981, on trouve recensés 250 Noëls en langue provençale entre la fin du 16e et la fin du 19e siècle. D’après ce recensement, les Noëls du 19e siècle représentent 42 % de la production. Il y a donc, après la Révolution, une véritable explosion du chiffre des Noëls.
Si l’on regarde les ouvrages spécialisés dans l’étude des crèches familiales, on constate une explosion parallèle du nombre de celles-ci dans la première partie du 19e siècle. (cf d’Arnaud d’Agnel et Léopold Dor, Noël en Provence, Paris, 1927, reprint Jeanne Laffitte, Marseille, 1994). En même temps se développe formidablement le nombre des crèches animées, parlantes.

Les points communs entre Noël, crèche familiale, crèche parlante sont doubles. Il s’agit toujours d’une mise en mouvement, en représentation, du peuple provençal. La mise en mouvement vers Bethléem ne semble qu’un prétexte pour mettre en scène le peuple provençal. Auguste Brun parle même d’un voyage burlesque à Bethléem et fait même remarquer qu’à part au tout début et à l’extrême fin de la pastorale, on perd de vue tout caractère religieux.
Il y avait donc, comme on dit, un courant porteur, au début du 19e siècle, pour tout ce qui était provençal : langue, chant, vêtement, terroir. Il ne faut pas oublier que, si en 1842, l’abbé Julien impulse la transposition sur scène de la crèche, la Pastorale Maurel, dès 1840 étaient parus deux ouvrages importants en langue provençale marseillaise : les Chansons de Victor Gelu et le Chichois de Bénédit. Ce Chichois dont le succès populaire fut considérable.

À tous points de vue, l’abbé Julien profite d’un courant porteur pour une entreprise de récupération de l’art populaire provençal. Et ça marche ! À ce propos, il n’est peut-être pas anodin que le journal légitimiste La Gazette du Midi ait soutenu, dès le départ, l’opération de l’abbé Julien.
Il n’est pas innocent, non plus, que l’abbé Julien ait demandé et obtenu, en 1845, du légitimiste baron Gaston de Flotte, rédacteur à la Gazette du Midi, d’écrire l’acte d’Hérode, en français, pour clore la pièce, en lui donnant un aspect quelque peu religieux. Cet acte d’Hérode, qui n’est d’ailleurs, pratiquement jamais joué ! Mais si cela a marché, si la Pastorale ou les pastorales, en comptant sa nombreuse progéniture, sont encore bien vivantes, c’est qu’elles répondent à un besoin : le besoin qu’éprouve le peuple provençal de se retrouver. Se retrouver, d’abord, autour de la langue provençale, entre gens du voisinage.

Dès le départ, la Pastorale a été un fait culturel de proximité géographique. Dès le départ, tous les quartiers de Marseille avaient LEUR Pastorale, LEUR équipe de pastoraliers. Ces pastoraliers que les habitants du quartier rencontraient tous les jours, dans leur vie quotidienne.
Nous allons terminer par une expérience personnelle : toutes les années, nous allons voir une pastorale, dans le pays de Marseille. Ce qui est frappant, c’est le caractère géographiquement concentré de l’assistance. Plus de 95 % des spectateurs et des acteurs sont du quartier où se donne la représentation. Par exemple, un habitant du centre n’ira pas à Château-Gombert ou à Allauch pour assister à une pastorale. De même, un habitant de l’Estaque assistera à la pastorale de son quartier et n’ira pas dans le centre...
C’est pour cette raison qu’il importe de monter des pastorales. Chaque fois qu’une équipe de pastoraliers se crée, c’est un public qui apparaît pour un théâtre en langue provençale. Chaque fois qu’une équipe de pastoraliers disparaît, c’est un public qui disparaît.

Odile Delmas

Cet article est paru en version provençale dans le magazine « Me Dison Prouvènço » n° 58.

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