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Magazine MDP 59 - Belaud de la Bellaudière

D 17 juillet 2018     H 16:43     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Louis Bellaud de la Bellaudière Le poète amoureux de la Provence

Louis Bellaud de la Bellaudière, poète du 16ème siècle originaire de Grasse, a révolutionné en son temps la poésie. Son amour est la Provence, sa langue le provençal. Son influence se fera sentir jusqu’à nos jours, chez Frédéric Mistral, Joseph d’Arbaud ou encore Jean-Pierre Tennevin.

La poésie européenne, dans une langue autre que le latin, apparaît à la fin du 11e siècle. Elle s’exprime dans la langue propre aux châteaux du sud de l’Europe, la koiné des troubadours. Dans ce que certains appellent les pays d’oc, dans le nord de l’Italie, en Catalogne... Cette poésie ne s’éteint pas avant la fin du 13ème siècle.
Un des thèmes majeurs de cette poésie troubadouresque est le topos d’une Dame idéalisée. Mais, le plus souvent, la Dame rêvée et chantée n’est que prétexte à œuvre poétique. La même thématique se continue au 14ème siècle, en Italie, avec Dante chantant Béatris, puis avec Pétrarque célébrant Laure dans la forme particulière du sonnet.
Au 16ème siècle, la découverte du sonnet italien de Pétrarque par les poètes de langue française invite ceux-ci à l’emploi de cette même forme poétique. À l’aide de sonnets, Ronsard, du Bellay, la Pléiade... réutilisent la thématique, le topos de la Dame rêvée.
Quelques années après, c’est en langue provençale que Bellaud de la Bellaudière réemploie la forme du sonnet. Mais si la forme est la même, le poète provençal en révolutionne la thématique et détrône la femme rêvée, idéalisée. Bellaud de la Bellaudière adresse un véritable chant d’amour à la Provence authentique de son époque, la Provence qu’il connaît, celle de ses amis.

Biographie de Louis Bellaud de la Bellaudière (Grasse, 1543 - 1588)
Louis Bellaud de la Bellaudière naît dans une famille de la petite noblesse grassoise. À la mort de son père, sa mère quitte Grasse afin de s’installer à Aix-en-Provence. Elle souhaite favoriser les études de ses enfants et, du même coup, se rapprocher de sa propre famille, originaire de Salon. Louis est l’aîné des trois enfants mais il a aussi une demi-soeur du côté de sa mère, Marthe Dalmas, née d’un premier mariage. Cette soeur épouse Albertin Mazin, un notable grassois. De cette union naît Christophe Mazin, futur viguier à Grasse, qui recueillera Bellaud à la fin de sa vie.
Louis Bellaud de la Bellaudière meurt à Grasse en 1588. Pour ce qui concerne sa date de naissance, l’édition posthume des Œuvres complètes, en 1595, fournit deux renseignements contradictoires. En effet, l’« Éloge de Bellaud », au début de l’ouvrage, propose la date de 1533 alors qu’à la page précédente, un portrait de Bellaud, reproduction d’une œuvre a date retenue, logiquement, par le meilleur spécialiste de Bellaud, Auguste Brun. Donc, c’est la date de naissance que nous retiendrons.

Pour ce qui concerne la biographie de Bellaud, il n’est pas question de faire fond sur le panégyrique du début de l’ouvrage intitulé « Éloge de Bellaud ». On ne sait rien de son auteur qui, vraisemblablement, n’a pas connu Bellaud de son vivant et procède par affirmations controuvées.
En effet, de 1543 à 1572, Louis vit surtout à Aix. Il étudie le droit et, à l’époque, les cours comme les ouvrages de référence sont en latin. Donc, Bellaud connaît bien le latin, contrairement à ce que prétend l’« Éloge de Bellaud ». De même, en opposition au panégyrique de l’« Éloge », il n’a rien d’un militaire de carrière : il ne fait qu’un passage de quelques mois dans l’armée, en 1572.

Le contingent royal et catholique où s’enrôle Bellaud doit embarquer à Bordeaux afin de lutter contre le Roi d’Espagne (alliance du Roi de France avec les protestants d’Angleterre et des Pays-Bas). L’alliance avec les pays protestants, rompue après la Saint Barthélemy - 24 août 1572 - annule l’expédition militaire. Bellaud retourne vers Aix-en-Provence avec cinq de ses compagnons. Ils sont arrêtés en chemin. Bellaud est emprisonné à Moulins le 20 novembre 1572, il y reste vingt mois, jusqu’en juin 1574.

Désargenté mais libre, on le retrouve à Aix. En 1577, il acquiert enfin des revenus substantiels car il est attaché à la Maison d’Henri d’Angoulême, nouveau gouverneur de Provence et Grand Prieur de l’Ordre de Malte, certainement le personnage le plus important de Provence à ce moment-là. Henri d’Angoulême, comme nombre des amis de Bellaud dans la haute société, ne lui a pas tourné le dos. D’où nous pouvons conclure que la faute morale qui a valu une incarcération à Bellaud n’était pas si grave. Louis fait partie des nombreux écrivains entretenus par Henri d’Angoulême qui mourra des suites d’un duel, le 2 juin 1586. Dès lors, il n’y a plus personne pour entretenir et protéger Bellaud. Il convient de noter deux passages de Bellaud de la Bellaudière dans la prison aixoise, en 1583 et 1585 (il y rédige lou Don-don infernal). Jamais, dans sa poésie, Bellaud n’explique le pourquoi et le comment des événements de sa vie. Il lui arrive, une fois, de dire qu’il est allé à Paris pour ses affaires, sans plus de précisions.

Après la mort d’Henri d’Angoulême (1586), Bellaud vit, un temps, à Marseille, chez son oncle par alliance, Pierre Paul. Puis il s’installe à Grasse, chez son neveu, Christophe Mazin. Il y meurt en 1588.
De son vivant, seul le Don-don infernal a été publié, en 1585. Les archives ou les mémoires découverts à ce jour et contemporains de Bellaud n’en disent rien. Après sa mort, la légende s’en empare : déjà, l’« Éloge », panégyrique dressé en tête de l’édition posthume de ses œuvres (1595) par un anonyme, sept ans après son décès, est aussi romancé, aussi faux que la biographie (vida) d’un troubadour du 13e siècle.

L’édition de l’Œuvre complète de Bellaud de la Bellaudière
L’édition posthume des œuvres complètes de Bellaud, en 1595, se fait à l’époque de ce que l’on appelle souvent la « République de Marseille », dirigée par Charles de Cazaulx (21 février 1591-17 février 1596), moment où la France est menée par un « seigneur de guerre » que l’on appellera Henri IV.
En effet, les Obros & Rimos Prouvenssalos sont le premier ouvrage imprimé à Marseille, dans la première imprimerie de la cité phocéenne fondée par la République de Marseille. La République de Marseille et Charles de Cazaulx, le premier magistrat qu’elle s’est choisie démocratiquement, résistent à l’agression d’Henri IV, tant au point de vue militaire qu’économique et même culturel en publiant, ce qui est significatif, un premier ouvrage en langue provençale, Obros & Rimos. Charles de Cazaulx paie d’ailleurs de ses propres deniers cette édition.

La Provence, le seul amour véritable chanté par Bellaud

You mouory de regret, pensant à la partenso
Que fayre siou coustrench en terren franchiman
Car senty que mous hueils eyla mourran de fan
Luench de mou beou souleou qu’esclaro la Prouvenso.

Moi je meurs de regret, en pensant au départ
Que je suis contraint de faire en terre française
Car je sens que mes yeux là-bas mourront de faim
Loin de mon beau soleil qui éclaire la Provence.

Ces quatre premiers vers du sonnet 149 de Lous Passatens ne sont pas écrits à une époque où Bellaud est en prison. La plainte du poète ne provient pas d’un manque de liberté. Mais son cri poignant résulte de ce qu’il doit aller à Paris, laisser la Provence pour un certain temps : un crève- cœur, une peine anticipée de quitter son pays natal que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans l’écriture poétique du 16e siècle.
Parfois, la poésie de langue française de Ronsard et de du Bellay incline vers « son clocher angevin ou vendômois » mais sans jamais les accents poignants de Bellaud parlant d’une séparation très provisoire d’avec la Provence. La poésie de Bellaud parle de la Provence réelle de son temps, s’adresse à des lieux précis de Provence. De surcroît, la langue comme le contexte, sont tous provençaux.
La Provence est le seul amour véritable chanté par Bellaud. Celui-ci, prisonnier, ne rêve qu’à son retour en Provence. Nous en voulons pour preuve, par exemple, le cri lancé dans un des sonnets (91) de prison extrait des Obros & Rimos Prouvenssalos : « Tout mou couor a talen de tirar en Prouvenso » (Tout mon cœur a le désir de retourner en Provence).

La poésie de Bellaud, bien comprise, ne peut s’envisager en dehors des lieux précis, villes, campagnes, villages, fréquentés par le poète. Ce qui démontre suffisamment qu’il ne s’agit pas d’une Provence rêvée, d’une Arcadie provençale (Arcadie : terre pastorale idyllique, rêvée. Ce mot nous le devons à l’écrivain Jacopo Sannazaro -1483-1501- pour son Arcadie).
Nous pouvons relever quelques exemples de cette localisation précise de la poésie de Bellaud. Parmi les villages cités : Bédarrides, Fuveau, Solliès-Pont, Orgon, Saint Rémy, Carcès, les Baux, l’Isle-sur-la-Sorgue... Parmi les villes : Avignon, Arles, mais aussi Tarascon, Salon, Marseille, Grasse, Aix, Martigues, Brignoles, Draguignan, Fréjus, Toulon...
Dans la vie quotidienne, donc dans la poésie de Bellaud, la Provence est omniprésente, dans la peinture de ses scènes agricoles, de ses paysages, de ses fêtes votives, jusque dans sa cuisine et ses produits... Et, toujours, les vers de Bellaud évoquent les figues de Marseille, la poutargue de Martigues, le vin de Bédarrides, celui de la Crau, les petits fromages des Baux :

A la villo das Baus per uno flourinado,
Avez de froumajons uno pleno faudado,
Que coumo sucre fin fondon au gargasson.

Dans la ville des Baux pour une poignée de florins,
Vous avez de petits fromages un plein tablier,
Qui comme du sucre fin fondent au gosier. (Obros, 41)

Prisonnier, le poète écrit des sonnets, évocations de scènes agraires provençales qu’il a vues. Et voilà encore comment le clic-clac des clefs et des serrures de la prison de Moulins lui rappelle des vendanges provençales et les sonnailles des ânes portant les grappes. (Obros, sonnet 119) :

So que s’és son diablons, claux et brut de sarraillos
Si ben que m’es avist que pouorty las sounaillos,
Das azes dau païs quand vindimis sy fan.

Ce qu’il y a, ce sont petits diables, clefs et bruit de serrures
Si bien qu’il me semble que je porte les sonnailles,
Des ânes du pays quand on y fait les vendanges.

Dans sa poésie, Bellaud de la Bellaudière, le poète amoureux de la Provence, dépeint aussi les fêtes provençales : la Fête Dieu à Aix, les ferrades... Par exemple, voilà ce qu’il dit au sonnet 128 des Obros à propos d’une ferrade à laquelle il participa :

Quand my souven dau tens qu’anian à la ferrado
Tu et my et Hauzier, Leoucato et Icard
Et que per abourdar la tourre dau ballouard
Esteran pres d’un jourt et tout la vesprenado.

Quand je me souviens du temps où nous allions à la ferrade
Toi et moi et Hauzier, Leucate et Icard
Et où pour aborder la tour du boulevard
Nous restâmes près d’un jour et toute la soirée.

Une farandole endiablée est menée par Bellaud lors de fêtes, à Draguignan (Passatens, sonnet 87) :

Tout so qu’atroubavian ero pres per la man
Et fousso ben Monsur, Madamo ou sa chambriéro.

Tout ce que nous trouvions était pris par la main
Et aussi bien Monsieur, Madame ou sa chambrière.

Arles, Avignon et surtout cette dernière : deux villes qu’il adore. Et voilà un des sonnets où il chante le mieux son amour pour la Cité des Papes (Obros, sonnet 107) :

Villo de promission et dau sèl benheurado
Villo de tout soulas et gloutons passatens
Villo que coumm’un huou syés pleno de tous bens
Et que l’alme Jupin de sa man t’a pausado,
A bon drech d’un esmail Flora t’a bigarado
Et lou Diou cabro-pedz farcido d’instrumens,
Puis, l’enfant Cherubin, prodigue de l’encens,
A tous flancs embugat per l’humano bregado,
Ton plus daurat butin es un eyssan de fillos
Que pouorton sus lou frond millo flamos gentillos,
Per virar soutto-sus l’esmaillado meyson.
Perqué vueille lou cél gardar que sus ta testo
Lou gamby cautelous non forge la tempesto,
Afin de non troublar ta gourriero seson.

Ville de promission et bénie par le ciel,
Ville de tous plaisirs et gloutons passe-temps,
Ville qui, comme un œuf, est pleine de tous biens,
Et que Jupiter le nourricier a fondée de sa main,
À bon droit d’un émail, Flora t’a bigarrée,
Et le dieu à pied de chèvre farcie d’instruments ;
Puis l’enfant chérubin, prodigue de l’encens,
A garni tes flancs pour la troupe humaine.
Ton butin le plus doré est un essaim de filles
Qui portent sur le front mille rubans gentils,
Pour mettre sens dessus-dessous la maison émaillée.
Aussi, veuille le ciel éviter que sur ta tête
Le boiteux cauteleux ne forge la tempête,
Afin de ne pas troubler ta gracieuse saison.

Conclusion

Avec Bellaud de la Bellaudière, comme avec ses prédécesseurs du Moyen-Âge, les troubadours, et encore comme avec ses proches contemporains de la Renaissance française, il y a toujours un chant d’amour. Mais le chant d’amour de Bellaud représente une révolution thématique double. D’une part, ce chant ne célèbre plus l’amour d’une Dame mais celui d’un pays. D’autre part, ce chant ne célèbre plus quelque chose, quelqu’un de rêvé, un fantasme, un « amour de loin », mais quelque chose, oserons-nous dire, quelqu’un de véritable, de solide : la Provence de son temps.
Auguste Brun, le meilleur analyste de Bellaud de la Bellaudière jusqu’à aujourd’hui, a souligné, le tout premier, que le poète provençal ne chante pas un pays rêvé, une Arcadie provençale, mais la Provence véritable. Dans sa poésie, Bellaud dépeint des lieux, des événements, des provençaux tels qu’il les connaît. Être amoureux d’un pays véritable, le peindre dans un chant d’amour, voilà une révolution dans la poésie européenne.

Bellaud chante cette Provence réelle, d’Avignon, Arles, Salon, Aix... Dans la langue du pays, le provençal. Bellaud, le tout premier, chante la Provence véritable du 16e siècle. Son œuvre ouvre la voie à d’autres chantres de la Provence. Au 19e siècle, dans Memòri et Raconte, au chant 11 intitulé « l’Espelisoun de Mirèio », Mistral nous confie qu’à l’époque où il écrivit Mirèio, son but tendait à « reviéuda en Prouvènço lou sentimen de raço ». D’Arbaud, au 20e siècle, dans sa « Cansoun gardiano », veut lancer le signal de la bataille (faguen signau) afin de « sauva la terro e l’us naciounau ». Aujourd’hui encore, Jean-Pierre Tennevin, dans sa Darriero cartoucho, affirme sa volonté de défendre la Provence, sa langue, son peuple et son identité.

Prouvènço, longo-mai.

Odile Delmas

Bibliographie
• CHABAUD Sylvain, Obros & Rimos (sonnets et autres rimes de la prison), édition critique, Presses Universitaires de la Méditerranée, Montpellier, 2010.
Par rapport à l’édition de l’œuvre de Bellaud, cet ouvrage n’ajoute rien. En effet, le seul texte présenté se trouve déjà dans l’édition originale de 1595 et dans le reprint photographique, très bien fait, aux éditions Laffitte, Marseille, 1974.
D’ailleurs, Sylvain Chabaud reconnaît (p. 27) l’emploi de cette réimpression photographique pour son travail : « Notre édition s’est appuyée sur la réédition photographique d’un exemplaire de 1595 par les soins des éditions Laffitte, Reprint en 1974 ».
Donc, l’édition des Presses Universitaires de la Méditerranée souffre d’un gros défaut puisqu’elle ne présente qu’une partie de l’œuvre de Bellaud : les « Obros & Rimos Prouvenssalos ». La réédition photographique présente, pour sa part, l’ensemble avec les « Obros & Rimos », « Lou Don-don infernal » et« Lous Passatens ».

• BELLAUD de la BELLAUDIÈRE Louis, Obros & Rimos Prouvenssalos, réimpression photographique de l’édition originale de 1595, édition Laffitte, Marseille, 1974.
L’intérêt de cet ouvrage vient de ce qu’il présente la totalité de l’édition de 1595 et donc de l’œuvre de Bellaud. On y retrouve ses trois parties : « Obros & Rimos », « Lou Don-don infernal », « Lous Passatens ».
Enfin, et ce n’est pas le moindre intérêt de cet ouvrage, l’éditeur rajoute à l’édition de 1595 l’excellente étude critique de 1952, qui reste la référence, d’Auguste Brun, professeur à la Faculté de Lettres d’Aix-en-Provence : Bellaud de la Bellaudière, poète provençal du 16e siècle, édition de la Faculté de Lettres, Aix, 1952.

• BRUN Auguste, Bellaud de la Bellaudière, poète provençal du 16e siècle, éditions de la Faculté de Lettres d’Aix-en-Provence, Aix, 1952.

• BELLAUD de la BELLAUDIÈRE Louis, Obros & Rimos Prouvenssalos, Lou Don-don infernal, Lous Passatens, Pierre Mascaron, Marseille, 1595.