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Magazine MDP 61 - Victor Gelu, écrivain marseillais, républicain et socialiste

D 1er octobre 2018     H 17:17     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Chronique littéraire

Victor Gelu, écrivain marseillais, républicain et socialiste

La communication d’aujourd’hui est le résultat de sept ans de recherches sur Victor Gelu, conclus par une thèse de doctorat sur les lettres privées de l’écrivain marseillais, sa vie durant (lettres qui n’étaient pas destinées, par leur auteur, à publication).

Victor Gelu naquit à Marseille le 12 septembre 1806 et y mourut en 1885. Il aura connu six régimes politiques différents et quatre révolutions (1830, février 1848, juin 1848, 1871). L’écrivain marseillais a vécu sous le Premier Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la Deuxième République, le Second Empire et la Troisième République. Un empêchement chronologique interdit tout conflit littéraire entre Victor Gelu écrivain et Frédéric Mistral. En effet, l’écrivain marseillais est de la génération précédant celle de Mistral, né en 1830.

Quand paraît la première édition des Chansons de Victor Gelu, en 1840, Mistral a dix ans. Quand paraît la deuxième édition, en 1856, la Mirèio de Mistral n’est pas achevée. Nouvè Grané et la quasi-totalité de l’oeuvre de Victor Gelu sont achevés en 1858. Après cette date, l’écrivain Victor Gelu est quasi-mort, même si l’homme se survivra jusqu’en 1885. La Mirèio de Frédéric Mistral ne paraîtra qu’en 1859.

Mais Gelu n’a pas apprécié l’arrivée littéraire de Frédéric Mistral et de son équipe, d’abord parce qu’ils ne l’ont pas reconnu à sa juste valeur, mais aussi parce qu’ils avaient des critères littéraires différents des siens. En effet, Victor Gelu utilise le provençal populaire de son temps pour bâtir son oeuvre. Frédéric Mistral construit, lui, un provençal littéraire qui n’a que très peu de rapport avec le provençal populaire de son village, le rhodanien, pour rivaliser avec le français.


Victor Gelu, écrivain marseillais

Victor Gelu l’écrit dans sa préface à l’édition de 1840 de ses Chansons : « D’abord, mes héros sont marseillais avant tout. Ils ne pensent point en français pour s’exprimer en provençal. [...] Leur dialecte est celui des rues, des quais et des halles. » Mais cet écrivain marseillais, et parce que marseillais, est universel. En lisant quelques pages de son grand roman Nouvè Grané, premier roman en langue provençale du 19e siècle, on trouve le premier grand romancier naturaliste.
À côté de Nouvè Grané, les Rougon Macquart (Germinal, Nana, l’Assommoir et les autres) écrit par Émile Zola plus de vingt ans après, paraissent des romans à l’eau de rose. Victor Gelu est, certes, un auteur marseillais parce qu’il utilise le provençal marseillais et que ses personnages parlent la langue des marseillais de sa jeunesse. Mais Victor Gelu est également marseillais parce qu’il peint des types d’individus marseillais de son époque. À travers chaque type de personnage, à travers les propos de chacun, il dépeint les problèmes qui agressent telle ou telle catégorie du petit peuple marseillais et nous montre les réactions de celui-ci.
Victor Gelu fait la peinture d’une société qui se transforme. Mais c’est un tableau au vitriol : il est vu du côté de ceux qui paient les frais de ce que l’on appelle aujourd’hui le changement.

Prenons un seul exemple de ces mutations avec la chanson L’Agazo (le gaz) qui est souvent incomprise. Cette chanson datée de mai 1839 dépeint l’installation, durant l’année 1838 et le premier semestre 39, du gaz à Marseille. L’incompréhension de cette chanson est totale si l’on y voit un refus systématique du progrès technique par Victor Gelu. En réalité, la signification est donnée, dès le premier couplet, par la colère du pêcheur à pied qui crie :

On nous a foutu le coup parfait ; Oh ! mais de quelle manière ! Ce vampire de préfet, Ce branleur de maire, Deux rebuts de galère ! Pour dévoyer notre pays, Non contents de gaspiller l’argent public, Ils nous ont fait venir de Paris Une lumière qu’ils appellent le gaz.

Ce que reproche le pêcheur à pied, représentant toutes les petites gens qui vivent de cette activité dans les vieux quartiers, près de la mer (le grand port n’existe pas encore) c’est que les usines à gaz installées au chemin de la Joliette contaminent l’eau des criques de la Joliette, de la Major par leurs écoulements. Le poisson, totalement corrompu, est devenu invendable :
Sur les côtes ou dans les criques,
Si tu prends un poisson, c’est du fumier
De là vient le cri de colère du pêcheur à pied qui constitue le refrain de la chanson : Bougre de gaz ! Putain de gaz !

Mais la colère du personnage, du pêcheur à pied, se détourne vite du gaz pour s’adresser aux autorités, préfet et maire... En effet, ces autorités ont aussi réservé à deux entreprises capitalistes deux autres activités qu’exerçaient jusqu’alors les pauvres de la vieille ville, le balayage des rues et l’écorchage des rosses :
Maintenant que feront Tebelen,
François, Jeannet, Barthélemy, son frère ?
Cerclet, Mi-taillon, Joseph, Tonin ?
Que feront tous les plongeurs,
Pour ne point mourir de faim,
Les misérables !
Nous ne pouvons plus être balayeurs,
Non plus écorche-rosses.

Cette colère exprimée par le pêcheur à pied, Victor Gelu prend bien soin de nous montrer qu’elle est représentative de toutes les petites gens. Pour ce faire, il ajoute dans les notes de cette chanson les explications suivantes : « les escoubiié se sont vivement émus de ce changement. L’un d’entre eux, nommé Charlon, dans un transport de rage, a tué deux employés de la nouvelle administration, et blessé trois gendarmes. Poursuivi par la force armée depuis la rue Thubaneau jusqu’à la Plaine St Michel, il a fini par y être abattu comme une bête féroce. En se défendant, il était parvenu à tordre le sabre qui lui a donné le coup de grâce. »

Il ne reste donc plus au pauvre pêcheur à pied, protagoniste de la chanson, que l’espoir d’une révolution, dans son parler, un tremblement :
Mais il viendra bien, le tremblement,
Pour nous tirer de la misère !

Des personnages républicains et socialistes, mais qu’en est-il de la position personnelle de Victor Gelu ?

Que ce soit au niveau de ses chansons marseillaises ou de son roman Nouvè Grané, nous trouvons des personnages se livrant à une critique sociale acerbe. On pourrait les qualifier de républicains et socialistes. Nous ne prendrons que quelques exemples. La chanson Les arbres du Cours est datée de mai 1839. Or, Gelu nous dit, dans une note : « On a commencé à abattre les arbres de notre grand cours le mardi saint, 26 mars 1839. L’opération a été entièrement terminée le vendredi 12 avril suivant. »

Il s’agit donc d’une chanson écrite à chaud. Julien, le personnage qui clame sa colère devant le saccage, est ouvrier boulanger. Les ouvriers boulangers représentent la partie politiquement avancée des populations ouvrières marseillaises en ce temps-là. Ils pensent qu’arracher les arbres du cours est une vengeance des élus blancs de la commune qui ont eu peur lors de la révolution de 1830 laquelle a failli amener une république sociale, la Sainte :
Vous vous en souvenez ?
Quand apparut la Sainte,
On nous avait lâché sur les hommes blancs ;
Nous leur flanquâmes une fière tremblante ;
C’est leur revanche, cela, des vieux brigands !

Dans la chanson Le Tremblement (au sens de « Révolution »), le personnage, le type marseillais, un ouvrier savonnier, est encore plus explicite dans son discours. Cette chanson, datée de novembre 1841, retrace une émeute populaire dite « complot de la Villette » qui s’est déroulée à Marseille le 9 mars 1841. Avec le refrain, déjà, l’ouvrier de la savonnerie donne un ton anticapitaliste :

Arrière ! le sang qui nous reste bouillonne ! Arrière ! sangsue, qui avez la gorge pleine ! Arrière ! bouchers gras de notre couenne ! Arrière ! à son tour le bétail prend le fouet.

Dans cette chanson, la revendication politique (la République) est étroitement liée à la revendication sociale (la République sociale dite la Sainte) :
De l’ardeur, enfants, vous aurez la Sainte !...
Nous l’aurons, la Sainte.
[...]

Qui en a en mette ! Voilà la loi ! Nous la trompetterons dans la France ! En éparpillant la finance, Il pourra manger le petit poisson. Si Paris ne veut pas s’incliner Il y a les torches des jours de fête ; Si Marseille veut rechigner, Nous brûlons le Port, Et coupe-têtes !

Victor Gelu se revendique marseillais. Mais lorsqu’il s’agit de parler de ses préoccupations politiques et sociales, il est beaucoup plus prudent.
L’écrivain que Frédéric Mistral, dans la préface qu’il donne à l’édition posthume de 1886 des oeuvres de Victor Gelu, baptise « le vieux lion marseillais » a tout le courage d’un vieux lapin.

La peur des autorités, de la censure, du qu’en dira-t-on le pousse à dissimuler sa personnalité derrière celle de ses personnages. C’est ainsi que dans les textes français destinés partiellement ou totalement aux autorités, il prétend que ce sont SES personnages qui parlent et que, de toute façon, les gens du peuple n’ont pas la capacité de lire ses ouvrages. On ne peut donc l’accuser de faire une propagande révolutionnaire (il y a là une grande hypocrisie quand on sait que, sitôt ses chansons écrites, elles couraient dans tout Marseille).

Mais l’apothéose de l’hypocrisie dans les déclarations de Victor Gelu sur ses chansons, c’est, dans le « mémoire justificatif au procureur de Marseille » daté du 25 mars 1856 qu’on le trouve. En effet, le 29 février 1856, le procureur avait interdit la publication de la deuxième édition des oeuvres de Victor Gelu. Accusé de socialisme, Victor Gelu répond : « J’ai observé, j’ai médité, j’ai écrit sans jamais me préoccuper de politique. » Enfin, pour conclure en beauté son mémoire, il prétend que son livre est trop cher pour le lectorat populaire.

Le vrai Gelu, enfin... je l’espère !

Victor Gelu se revendique comme écrivain marseillais. Mais son argumentation sur ses opinions politiques, sociales et philosophiques, dans des textes destinés aux autorités, laisse dubitatif. Mais survient l’attaque de Paul Arène, sous le pseudonyme de Zig-Zag, parue dans le journal Le Peuple, le 28 novembre 1876. Elle qualifie Victor Gelu de “réactionnaire de la plus belle eau”. Du coup, le vieux lapin marseillais a une crise de courage. Il se découvre dans une lettre adressée à ce monsieur Zig-Zag le 29 novembre 1876 : « mes opinions politiques et religieuses sont en tous points celle de Victor Hugo. »

Comme je l’écris en page d’introduction de ma thèse de doctorat : « Quand Victor Gelu utilise la référence à Victor Hugo pour parler de lui-même, il a en tête l’exilé de Guernesey, l’opposant irréductible au Second Empire. » Cet Hugo qui écrit : « Et s’il n’en reste qu’un je serai celui-là » (Les Châtiments, « Ultima verba », 1853). L’image que Victor Gelu donne de lui-même, c’est ici celle de l’anti-bonapartiste, du républicanisme.

L’écrivain marseillais affirme aussi des opinions politiques, religieuses et sociales identiques « [d]e tout point » à celles de Garibaldi. Il désigne, par-là, non seulement le héros de l’Unité Italienne, des luttes révolutionnaires et socialistes mais encore l’homme aux engagements maçonniques. En effet, Garibaldi, reçut du Grand Orient Italien de Turin le qualificatif de « Premier Franc-Maçon d’Italie ». Garibaldi fut titulaire du 33e degré du rite écossais ancien et accepté. Il deviendra même, en 1881, le chef mondial du rite Memphis-Misraïm (site du Grand Orient de France : www.franc-maçonnerie.org, Grand Ordre Égyptien du Grand Orient de France.
Donc, Victor Gelu, en novembre 1876, quand il ne risque plus rien du Second Empire et que les Républicains sont revenus au pouvoir (élections de mars 1876) déclare avoir les mêmes opinions que Garibaldi, un rouge, républicain et franc-maçon. Mais pourquoi croirait-on davantage le Victor Gelu de 1876 que celui du “mémoire justificatif au procureur” (1856) et des avertissements aux éditions de 1840 et 1856.

L’état des recherches sur Victor Gelu et son oeuvre, aujourd’hui
Lors de mes travaux de mastère, j’avais étudié systématiquement les thématiques présentes dans toutes les oeuvres publiées de Victor Gelu. L’étude de ces textes m’avait permis de mettre en évidence l’omniprésence des idées sociales ou socialistes chez Victor Gelu. Puis j’ai découvert un trésor : la copie, de la main de Victor Gelu, de l’ensemble de ses correspondances, sa vie durant. Immédiatement, je me suis emparée, comme sujet de thèse de doctorat, de l’étude de ces 450 lettres. Et là, grosse déception : mon vieux lapin marseillais avait encore frappé. À ses correspondants, Victor Gelu ne disait rien qui aurait démontré une opinion politique, philosophique ou sociale. L’écrivain marseillais avait, sa vie durant, caché sa pensée.

Je me suis interrogée : « comment faire parler ces 450 lettres, une vie de correspondance ? » Et bien ! Puisque Victor Gelu ne dit rien, je vais faire parler ses amis, les destinataires de ses lettres. Comment ? C’est un travail simple et long : dresser une véritable fiche de police sur chacun des destinataires. Ainsi, il est aisé de voir si les correspondants de Victor Gelu ont tous les mêmes opinions.
Et là, une fois le travail achevé, au bout de plusieurs années, quelle surprise ! L’ensemble de ses correspondants, sa vie durant (autres que les membres de sa famille) est républicain, socialiste et franc-maçon. Parfois, l’un ou l’autre des correspondants n’a qu’une seule de ces attaches. Mais le plus souvent, il en a deux, par exemple, républicain et socialiste. Le plus souvent, il en a trois : républicain, socialiste et franc-maçon.

Il y a une exception à ce tableau : c’est une lettre de Victor Gelu à Adolphe Thiers, président du gouvernement provisoire de la République, datée du 20 mai 1871. Il s’agit, pour lui, d’obtenir un dégrèvement pour une taxe successorale. Cette lettre constitue une preuve a contrario de ma démonstration. Non seulement, Victor Gelu ne connaît pas le marseillais Adolphe Thiers mais, contrairement à son habitude, il ne peut actionner aucun de ses amis correspondants pour sa démarche. Donc, aucun de ses amis n’est du même bord qu’Adolphe Thiers.
Une lettre est particulièrement significative car adressée à William Bonaparte-Wyse, seul félibre apprécié par Victor Gelu. Il s’agit d’une réponse à une invitation. Cette lettre est très amicale. On y rencontre surtout, mise en évidence, à la fin du premier paragraphe l’expression : « votre invitation fraternelle ». Cette formulation rappelle le qualificatif que s’attribuent entre eux les francs-maçons, frères. Or, Bonaparte-Wyse était franc-maçon « avec les plus hauts grades » (cf Claude Mauron, Frédéric Mistral, Fayard, 1993, pp. 168 et 376).

Du particulier à l’universel, voilà le voyage où nous entraîne Victor Gelu

Les pieds plantés dans le Marseille populaire de son temps, Victor Gelu, dans ses Chansons, nous dresse des portraits de types marseillais. C’est-à-dire qu’il peint des exemples de personnages du petit peuple, mais pas des marginaux, dans leur vie médiocre. Ils sont écrasés par le changement que l’on appelle aujourd’hui « la réforme ». Le cri de douleur et de colère de ce petit peuple entraîne Victor Gelu, dans ces textes presque toujours écrits dans la chaleur de l’événement, vers une réflexion politique, républicaine et socialiste. Il poursuit cette réflexion dans le premier grand roman provençal, Nouvè Grané. Mais, chez lui, il n’y a pas encore le socialisme de « l’avenir radieux » et des « lendemains qui chantent ». Les personnages de Victor Gelu, comme le réclamera le philosophe Marcuse, dans les années 1960, demandent à profiter de la vie immédiatement.

Dépassant la réflexion politique et la réflexion sociale, Victor Gelu se pose et nous pose des questions sur le sens de la Création. C’est ainsi que Cassien, le personnage du Crèdo de Cassian, après des morts successives et trois voyages se retrouve dans un monde de perfection.
Victor Gelu profite de cette chanson pour se demander pourquoi Dieu, pourquoi le Grand Architecte de l’Univers nous condamnerait-il à une mort éternelle ? C’est tout le sens du refrain du Crèdo de Cassian :
À périr tout entier, que servirait-il de naître !
Dieu, qui y voit si loin, ne nous forgea pas pour rien :
En mourant, nous regermons ; l’homme, quand il disparaît,
Va peupler les étoiles au fond du firmament !
A peri tout entié, qué servirié dé neisse !
Dieou, qué li vi tan lun, nou forgé pa per ren :
En mouren regrïan ; l’ome, quan dispareisse,
Va pupla leis estèlo oou foun doou firmamen !

Odile Delmas

Gelu, un « monument » de la culture marseillaise.
La place Neuve (photo page suivante) est rebaptisée Place Victor Gélu le 4 septembre 1891. Mais le bronze de ce haut-relief signé Stanislas Clastrier sera fondu en 1942, répondant à la loi de récupération des métaux non ferreux durant la Deuxième Guerre Mondiale. En 1959, un nouvel hommage est rendu au poète marseillais avec un bas-relief en bronze pour le jardin du quai des Belges, réalisé par Oscar Eichacker.

Article paru en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°61.