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Magazine MDP 62 - La crèche parlante d’Aix et ses musiciens

Chronique patrimoine musical

D 30 janvier 2019     H 11:44     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Si la crèche familiale et la pastorale Maurel continuent d’avoir la faveur des Provençaux en période calendale, on a largement oublié les « Crèches mécanisées » dites encore « Crèches parlantes » qui, durant tout le XIXe siècle, ont fait la joie des Marseillais, des Aixois et des Toulonnais. Peut-être faut-il voir dans cet engouement, la marque de la technologie triomphante de l’époque ?

Par Maurice Guis
Photos, Pierre Madec

Le XXème siècle, hélas, devait avoir raison de ce spectacle bon enfant dont le souvenir ne nous serait pas parvenu si quelques intellectuels provençaux n’avaient eu l’heureuse idée d’en fixer le texte. Mais ils ont oublié, comme toujours, de se préoccuper de la musique. Or elle tenait une place très importante. Prenant modèle sur les opéras comiques alors en pleine vogue, les créateurs des Crèches parlantes ont ajouté des airs pour solistes, ensembles et chœur, accompagnés par un harmonium. Comme les pastorales, ces représentations demandaient donc un personnel relativement important. Prenant le relais des travaux du regretté Alain Fabre, l’Académie du Tambourin, s’est efforcée de combler cette lacune en proposant une édition du livret et des musiques révisées, avec leur accompagnement de clavier.

Un spectacle « magique »
Le spectacle se donnait de fin décembre aux premiers jours de février. Une scène en gradins avec des décors de toile peinte accueillait des personnages dont la taille était plus ou moins adaptée à la perspective. Ces marionnettes, manipulées sous la scène, se déplaçaient en suivant une fente dans le plancher de la scène et on les animait au moyen de fils.
Des acteurs cachés en coulisse, ou les manipulateurs eux-mêmes, débitaient, en provençal maritime, un livret qui comportait de nombreux personnages. Le thème était à peu près le même que celui des diverses pastorales, de l’Annonciation à la Purification finale. Toutefois la multiplicité des personnages et les contraintes de la manipulation ne permettaient guère une progression dramatique aussi soutenue qu’avec des acteurs vivants. On se contentait donc de juxtaposer des scènes comportant la plus souvent de un à trois personnages. De toute façon l’intérêt des spectateurs se portait davantage sur les « effets spéciaux » que les entrepreneurs du spectacle essayaient de renouveler chaque année.

Cent ans de « crèche parlante »
Sur la place d’Aix, il y eut parfois plusieurs entreprises concurrentes, avec des « repreneurs » voire des « délocalisations » qui compliquent un peu le travail des historiens. La première crèche parlante fut celle de Silvy, en 1830. C’était un ancien collaborateur de Bosc, de Marseille, créateur de la première crèche parlante en 1820. Silvy s’installa dans la chapelle de la Pureté, rue de la Pureté . Peu de temps après, en 1836, sa crèche fut rachetée par un graveur sur bois, Bontoux, qui s’établit rue du Louvre . En 1840 elle passa à Joseph Truphème associé à Fabre et Victor Bertrand. Au même moment apparaissent d’autres crèches : crèche Gontard et Lieutaud, 2, rue Mazarine ; crèche Bruguier, chapelle des Dames, rue des Jardins . Ces concurrents ne se maintinrent pas longtemps et finalement, en 1845, la crèche Truphème et la crèche Bruguier furent rachetées par Benoît, qui s’installa dans les locaux de la rue des Jardins. Cette crèche Benoit connut la plus grande longévité, puisqu’elle ne disparut qu’en 1911. Mais tout au long des quelque 60 ans de sa carrière, elle connut bon nombre de péripéties.
En 1849, elle se déplace pour s’installer sur le Cours, numéro 55, dit Passage Agard, dans la chapelle des Carmes. Mais en 1858, sans doute dans l’espoir d’un meilleur rapport, Benoît quitte Aix pour tenter sa chance à Marseille, où il se fixe rue Saint-Sépulcre. À Aix son absence suscite tout naturellement la création d‘une nouvelle crèche parlante par ses anciens collaborateurs : la crèche Droumet et Ripert qui s’installe dans la salle laissée libre par Benoît. Elle y restera jusqu’en 1868.
De retour à Aix en 1860, Benoît trouve la place prise et se réfugie rue Saint-Lazare où il demeurera jusqu’en 1866 date à laquelle il retourne à Marseille, rachète l’ancienne crèche Bosc et s’installe aux « Incurables » mais pour peu de temps vu que l’armée réquisitionne ses locaux en 1870. Il retourne donc à Aix où il retrouve son ancienne salle du Cours et reprend ses représentations en 1872. Il poursuivra ses représentations chaque année jusqu’en 1889 (avec, semble-t-il, une année creuse en 1876). Son activité d’entrepreneur de spectacle était sans doute peu rémunératrice. Si nous en croyons Stephen d’Arve, il « serait mort de faim s’il n’avait pas eu, dans les intermèdes de son spectacle, quelques chaises à rempailler... »
Sa crèche et ses personnages sont alors rachetés par la Société de Théâtre des Familles, dirigée par l’abbé Dubourg, qui achète également l’ancienne crèche Droumet. La responsabilité du spectacle est confiée à Seyvoz puis, après son décès en 1894, à Paul Jouvencel. En 1899 la salle de spectacle est rénovée. Il semble toutefois que la naïveté de ce spectacle n’ait plus fait recette : après une dernière représentation en février 1911 la crèche ferme définitivement. La salle du passage Agard sera occupée par un cinéma... Ce n’est qu’après sa disparition que des érudits ont eu l’heureuse idée de rassembler des renseignements sur le spectacle, notamment Charles Martin en 1913 et Marcel Provence en 1925.

Le livret d’un auteur anonyme
Le livret en vers provençaux, dialecte maritime, ne sera fixé, en ce qui concerne la crèche d’Aix, que sur le tard, dans l’édition de l’imprimeur Jourdan en 1906 . Le texte évoluait sans doute en fonction des créations de personnages nouveaux ce qui explique que les vieux Provençaux aient regretté, paraît-il, quelques suppressions ou modifications dans la version imprimée. Mais qui en est le rédacteur ? Rien ne permet de penser que Benoît ou ses prédécesseurs aient versifié. En tous cas l’orthographe impeccablement mistralienne de l’édition trahit la retouche par un félibre dont Aix ne manquait pas. S’agirait-il de « Marius d’Auruou » nom de plume du chanoine Marius Bourges . Dans son étude Charles Martin indique qu’un exemplaire aurait porté la mention : « revue et augmentée par le chanoine B. (Marius d’Auruou) ». Ceci n’exclut pas des emprunts. On peut observer, par exemple, que la scène de l’Aveugle (acte II, tableauVI) est tout simplement empruntée à la Pastorale Maurel. Quoi qu’il en soit, cette codification a au moins le mérite de nous donner une idée assez précise de la Crèche Parlante de Benoît au stade ultime de son évolution.

La musique et les musiciens
Tenue, comme toujours, pour quantité négligeable, la musique des chants n’est pas notée dans l’édition Jourdan. Elle ne nous est parvenue qu’à travers quelques airs édités dans des recueils de Noëls et des partitions de travail manuscrites que nous avons dû restaurer autant que faire se pouvait. Selon l’habitude immémoriale des chansonniers provençaux, les paroles sont presque toutes écrites sur des « airs connus » (les musicologues disent « des timbres ») dont l’origine n’est pas toujours facile à découvrir. On trouve évidemment, parmi ces timbres, des airs de Noëls provençaux : Hòu de l’oustau (Saboly) pour l’air de Saint Joseph et de l’Oste (n° 6), la fameuse Marche des Rois (n° 28), Pastre que sias ei mountagno (Noël marseillais) pour le premier air de l’Ange (n° 9), Me faudra prendre gardo (air de la Pastorale Maurel) pour le premier air de Micoulau (n° 3). On utilise aussi quelques airs de Noëls français : Venez divin Messie (connu plus anciennement sous le titre Laissez paître vos bêtes) pour le deuxième air de Micoulau (n° 4), Le Fils du Roi de gloire (connu anciennement sous le titre Tous les bourgeois de Chartres, air attribué à Du Caurroy) pour l’air de la Poissonnière (n°20).
Les compositeurs français d’opéras comiques et de romances sont également sollicités : Pierre-Alexandre Monsigny (1729-1817) avec l’air O ma tendre musette pour l’air de Mourrau (n° 19) et Triomphez, tendre Alcindor (de l’opéra-comique La Belle Arsène, 1773) pour le chœur des bergers et de la Sainte Vierge (n° 39) ; Pierre Gaveaux (1760-1825) avec L’Air de la pipe de tabac (de l’opéra-comique Le Petit Matelot ou le mariage impromptu, 1796) pour l’air du priseur (n° 36) ; Joseph-Denis Doche (1766-1825) avec l’air Aux frontières de la Savoie, tiré du vaudeville à succès Fanchon la Vielleuse (1803) pour l’air de la Joueuse de vielle (n° 31).
Cependant, fait assez rare chez nos paroliers, on trouve aussi un certain nombre d’airs originaux. Ainsi, on attribue à l’organiste Bonnet, de l’église Saint-Jean-de-Malte, l’air du Pêcheur (n° 14) l’air de la chanteuse des rues (n° 27) et le chœur d’entrée du 20ème tableau, (Diéu d’Abraham, n° 41) tous d’excellente facture, dans le langage musical néoromantique de l’époque, naturellement.



Le chanoine Charbonnier

D’autres airs sont dus à un personnage sur lequel il est nécessaire qu’on s’arrête un instant : il s’agit du chanoine Emile-Paul Charbonnier (Marseille, 1793 – Aix, 1872). Doué d’une très belle voix, il fut éduqué à la Maîtrise de la cathédrale Saint-Sauveur où on le fit chanter en soliste. Il fut ordonné prêtre en 1821 et, de 1822 à 1867, année de sa retraite, il tint l’orgue de la Métropole d’Aix. Comme chanteur, il participait chaque année, à la cathédrale Saint-Sauveur, à « l’épitre farcie » des Planchs de Sant Estève, dialoguée en provençal entre deux chanoines et donnée traditionnellement le lendemain de Noël.
Charbonnier était une personnalité musicale assez importante pour que la Biographie universelle des musiciens, de Fétis, lui consacre un article. Même si l’auteur de la notice fait quelques réserves, sans les justifier, sur son talent d’instrumentiste, il lui reconnaît une grande activité dans le domaine auquel il s’est toujours tenu, celui de la musique religieuse. Il ne faudrait évidemment pas chercher dans ses œuvres un génie comparable à celui des grands de son époque, les Liszt, César Franck et autres... Cependant on ne peut lui refuser un métier certain, dans des compositions, cela va de soi, bien conformes aux canons de l’époque, mais toujours de bon goût. L’article de la Biographie Universelle lui attribue 40 motets en latin, 50 cantiques en français et divers « morceaux » (?) ainsi que deux Passions, l’une pour le dimanche des Rameaux l’autre pour le Vendredi saint, cette dernière d’une écriture assez originale. Il est aussi l’auteur d’ouvrages théoriques : des Principes de Musique (1835) et un Petit traité d’harmonie.
Mais c’est dans le domaine de la promotion du patrimoine religieux provençal qu’il s’est essentiellement illustré, avec de nombreux arrangements et éditions. On lui doit notamment la Pastorale, sorte de cantate de Noël en provençal chantée chaque année à Aix pour l’Épiphanie, arrangement de divers noëls pour chœur et solistes accompagnés à l’orgue. Il a sans doute joué un rôle dans la mise en place du cérémonial de la Marche des Rois, toujours donnée à Aix en la cathédrale Saint-Sauveur, pour l’Épiphanie, que l’abbé Marbot attribue à son prédécesseur, l’organiste Supriès (décédé en 1822). Ce dernier est bien l’auteur de l’adoration centrale Christus natus est mais les paroles ont été adaptées par Charbonnier. Quant aux deux marches et aux deux aubades de tambourin, elles sont peut-être à attribuer à Charbonnier.
Il fit également paraître, sous la signature de « l’abbé P.C. », deux recueils de chacun 20 Noëls « des plus connus à Marseille » avec un accompagnement d’orgue ou de piano . Chaque Noël est arrangé par l’un des organistes de la ville. On doit encore à Charbonnier un recueil de 75 Noëls arrangés pour l’orgue, complétés par le Magnificat des Noëls, sur les même airs de Noëls que la Pastorale, et par les divers numéros de la cérémonie de la Marche des Rois.
En ce qui concerne la crèche parlante, il est fort probable que les accompagnements sont de sa main. Il a en effet été l’accompagnateur à l’harmonium de la crèche Silvy reprise par Bontoux en 1836. Selon Stephen d’Arve, la crèche Truphème « avait eu un moment de vogue bien justifiée par la pieuse et fervente collaboration artistique de l’abbé Charbonnier, l’éminent organiste de Saint-Sauveur, qui lui fabriquait des partitions et dirigeait ses chœurs. »
Dans la crèche Benoît, Charles Martin lui attribue la musique de l’air de Micoulau, Vendra proun a iéu (n° 33), celui de la Porteuse de pompe, À vouestei pè, Diéu tout amable... (n°34) le chœur des marins à trois voix Pèr de cant de recouneissènço (n°26) ainsi que le Gloria et le chœur final de la Purification, Gloire à Jésus (n° 42 – 43). Tous ces airs, de bonne facture, sont fortement influencés par l’opéra italien, ce qui ne semble pas avoir dérangé les contemporains.
Comme organiste de la Crèche parlante, un certain Florent, neveu de Charles Florent, curé de la Madeleine, succéda à Charbonnier. Ce même Florent accompagna aussi la crèche Truphème et les débuts de la crèche Benoît tandis que Maximin Gautier, organiste au Saint-Esprit, accompagnait la crèche Droumet-Ripert. Après 1872, d’autres musiciens interviendront dans la crèche Benoît : Louis Gautier jusqu’en 1875, puis Augustin Bonnard jusqu’en 1878, ensuite les organistes Salin, Gébelin, Emile Solier entre autres.
À l’acte III, au tableau de l’étable de Bethléem, intervient le personnage du tambourinaire qui va offrir son aubade à l’Enfant-Jésus, ce qui nécessite évidemment la présence d’un musicien. Ce rôle modeste a été tenu par le tambourinaire Julien Crè - ou Cresp - menuisier dans la rue des Cordeliers. Enfin Charles Martin a pieusement noté les noms des nombreux acteurs, chanteurs et chanteuses amateurs qui au fil des années ont prêté leur concours à la crèche Benoît.

Les « personnages » de Benoît sont maintenant inanimés, soigneusement hébergés par le Musée du Vieil Aix. La disparition de ce spectacle a été sans aucun doute une perte pour notre culture régionale et pour les traditions de la ville d’Aix. Et on se prend évidemment à rêver d’une résurrection de ce petit trésor d’art populaire. Mais qui aujourd’hui accepterait de consacrer ses jours et ses nuits à façonner et manipuler des marionnettes ? Notre édition, en tous cas espère avoir « manda lou lè ». Les textes sont là ; les musiques aussi... et même les interprètes !

Musée du Vieil Aix
17 Rue Gaston de Saporta, 13100 Aix-en-Provence
Tél. 04 42 91 89 78

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