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Magazine MDP 62 - Le Vème siècle : un âge d’Or pour la Provence

Chronique historique

D 30 janvier 2019     H 11:31     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Le Vème siècle : un Âge d’Or pour la Provence (1ère partie)

L’expression, Âge d’Or, a été employée maintes fois pour désigner une période faste où, dans un lieu donné, une floraison artistique éclot dans un environnement économique et politique fort. La Provence a elle aussi connu son Âge d’Or.

Livre Jean Guyon_Antiquité tardive en Provence


Le titre de cet article a été inspiré par un chapitre du livre de Jean Guyon, directeur de recherche émérite en archéologie au C.N.R.S. L’Antiquité tardive en Provence, IVe-VIe siècles, naissance d’une chrétienté (Actes Sud, 2013), ouvrage fondamental qu’il a codirigé avec Marc Heijmans, ingénieur de recherche au C.N.R.S. Les soixante monographies qui le composent sont le fruit d’années de travail sur la Provence de cette période, effectué par 21 chercheurs issus des centres de recherche du monde entier, comme Marie-Josée Delage (Smith College, Northampton, Massachussetts) ou Yumi Narasawa (Université de Tokyo). Ensemble, dans la spécialité qui les concerne, ils font le point sur l’état de la connaissance aujourd’hui sur la Provence du IVème au VIème siècle. Pour rédiger cet article nous nous sommes largement inspiré de cette somme de connaissances sur la Provence de l’Antiquité tardive.

Les différents Âges d’Or
Parmi quelques exemples de cette période d’épanouissement d’une civilisation, nous pouvons citer en Grèce l’Âge d’Or de Périclès (Périclès : - 495/-429 av. J.-C., stratège, homme politique qui permet l’impérialisme athénien à travers la domination de la Ligue de Délos - illustration ci-contre), révélant des artistes ou penseurs tels que Phidias (statue du Parthénon), les écrivains Eschyle et Sophocle, et le philosophe Socrate. En Chine, citons la dynastie des Hans, de 206 av. J.-C. à 205 ap. J.-C., qui permet l’apparition d’historiens comme Suna Qian, de penseurs comme Dong Zhongshu. Plus proche de nous, le siècle de Louis XIV (1661, mort de Mazarin-1715) constitue également un Âge d’Or pour la production littéraire et artistique avec des noms comme Racine, Molière, La Fontaine, Lully, Delalande, Lebrun, Mansard. Le fleuron de cette réussite est la construction du château de Versailles.
Mais tous ces Âges d’Or ont deux points communs : ils se déroulent alors qu’un pouvoir politique fort permet une économie solide, dans cet environnement se déploie une floraison artistique et intellectuelle. Tel n’est pas le cas de l’Âge d’Or provençal du Vème siècle que nous prolongerons jusqu’au milieu du VIème siècle, à la mort de Saint Césaire d’Arles, en 542. En effet, l’importance économique de la Provence, avec ses deux grands ports de mer, Arles et Marseille, ne décroît pas avant le début du VIIème siècle, moment où l’axe économique se déplace vers la Mer du Nord. Mais, à première vue, l’Âge d’Or provençal ne paraît pas appuyé sur un pouvoir politique stable.

On voit ainsi, au Vème siècle, en Provence :
• de 408 à 411, Arles sert de résidence à l’empereur Constantin III, proclamé par ses troupes ;
• en 455, le général Avitus est proclamé empereur, en Arles, par ses troupes ;
• en 469 à 475, les burgondes contrôlent, pacifiquement, la Haute Provence (nord de la Durance) ;
• en 476, la Basse Provence échoit, pacifiquement, aux wisigoths ;
• en 508, ce sont les ostrogoths qui récupèrent la Basse Provence. D’ailleurs Théodoric reconstitue la préfecture des Gaules en Arles ;
• en 523, l’ensemble de la Provence est réunifiée aux mains de l’ostrogoth Théodoric ;
• puis en 536-537, les ostrogoths cèdent, pacifiquement, la Provence aux Francs pour obtenir leur neutralité dans le conflit qu’ils ont avec Byzance.

L’Âge d’Or provençal du Vème siècle semble donc exceptionnel dans la mesure où il se produit, certes, dans une zone économique forte, mais contrairement aux autres exemples d’Ages d’Or, sans pouvoir politique suivi.

Le rayonnement culturel et religieux de la Provence au Vème siècle
La Provence du Vème siècle, dans un espace légèrement plus grand que celui de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur d’aujourd’hui, présente bien une solidité économique, une floraison intellectuelle, littéraire, religieuse, artistique, caractéristiques de ce que l’on appelle un Âge d’Or. Pour comprendre la Provence de cette époque, il faut se déprendre de tout ce que l’on croit savoir sur cette période (l’histoire étant une science, et, comme telle, en progrès et en renouvellement constants). Il faut également situer la Provence dans le cadre de l’Empire Romain de cette époque. Eh oui ! 476 et le renvoi des impedimenta de Romulus Augustule par le chef barbare, entre guillemets, Odoacre à l’empereur d’Orient, Zénon, ne marquent aucun changement pour les populations de l’Empire Romain d’Occident. Cette date, cet événement que l’on marque dans les vieux livres d’histoire comme la fin de l’Empire d’Occident, le début du Moyen Age (obscur comme il se doit !) passent inaperçus des populations : Odoacre, officier de l’armée romaine, reçoit d’ailleurs le titre de « patrice des romains » de l’Empereur Zénon. Il faut également savoir que l’Empire Romain, et donc la Provence, sont chrétiens. Les intellectuels, les penseurs, les artistes, les membres des élites sociales et politiques sont chrétiens. Si, en 476, les wisigoths obtiennent, pacifiquement, d’Odoacre, avec l’accord de Zénon l’Empereur, le contrôle de la Basse Provence, cela ne change rien pour la population provençale. D’ailleurs, les wisigoths, peu nombreux, sont chrétiens ariens et laissent en paix les Provençaux, chrétiens catholiques. En somme, l’Antiquité se poursuit avec ce que les historiens appellent maintenant l’Antiquité tardive, c’est-à-dire l’Antiquité chrétienne.

Nous considérerons successivement trois points :
• Le développement du monachisme avec Lérins, « l’Ile des Saints » comme elle fut appelée dès son origine (Eucher dans l’Eloge du Désert, vers 427 après J.-C.) ;
• Jean Cassien (vers 360-435), maître spirituel de la Provence ;
• les « Pères de l’Eglise » provençaux.


Abbaye de Lérins
L’abbaye de Lérins, sur sur l’île Saint Honorat, au large de Cannes, sa fondation remonte à l’an 400.

Lérins et l’ « île des Saints »
Le site est constitué par deux petites îles, près de la côte (1 400 m), entre Cannes et Juan-les-Pins. Honorat, naît à Trêves vers 370. Cette ville de Trêves est une des plus importantes de l’Empire Romain et Honorat appartenait à l’aristocratie gallo-romaine. Il fonde le monastère de Lérins vers 400 (St Martin de Tours fonde Ligugé en 360). Il reste à la tête de la communauté de Lérins jusqu’en 427, moment où il est élu, contre son gré, évêque d’Arles. Il meurt en 430.
De grands personnages, souvent venus de la Gaule du nord, Troyes, Châlons, Trêves, ont vécu à Lérins au Vème siècle comme Honorat, Hilaire, Maxime, Fauste, Eucher, Loup, Vincent, Salvien... Et Césaire au VIème siècle.
Nombreux sont les abbés de Lérins à être devenus évêques (souvent contre leur gré) : en Arles, Honorat, Hilaire, Césaire ; à Riez, Maxime puis Fauste ; à Fréjus, Théodore. Bien d’autres moines de Lérins sont devenus évêques comme Valerianus à Cimiez (Nice).
Jacques Biarne (professeur d’histoire ancienne à l’Université du Mans, dans l’Antiquité tardive en Provence, « Lérins, l’île des saints ») nous dit que pendant tout le Moyen Age « des hagiographes ont volontiers attribué une origine lérinienne aux évêques et autres saints dont ils écrivent la “Vie”. » Par-là, ils ont contribué à entretenir le mythe prestigieux de Lérins.

Jean_Cassian_Icone.jpeg
Saint Cassien, représenté ici par une icône de l’Eglise Orthodoxe, a eu une influence jusque chez les Grecs.

Saint Jean Cassien (vers 360-435), maître spirituel de la Provence

Ce chapitre relatif à Saint Jean Cassien est démarqué d’une monographie réalisée par Paul Mattei, professeur de la langue et littérature latines à l’Université Lumière Lyon II. Cette monographie intitulée « Jean Cassien, maître spirituel de la Provence » est parue dans L’Antiquité tardive en Provence (éd. Actes Sud, 2013) : elle commence par : « De tous les Pères de l’Eglise provençaux du Vème siècle, Jean Cassien est certainement le plus important, pour la qualité de son oeuvre et son rayonnement durable, en Occident comme en Orient. »
C’est pour cette raison que nous regarderons d’abord vers Jean Cassien avant de considérer les autres Pères de l’Eglise provençaux du Vème siècle.
Il serait né vers 360, dans une province romaine, très latinisée, aux bouches du Danube, peut-être actuellement en Roumanie. Très cultivé, il sortait donc, sans doute, d’une famille très aisée. Il fit d’abord une expérience monastique de deux ans à Bethléem. Puis il passa dans les centres monastiques ascétiques (anachorètes) les plus réputés d’Egypte. Vers 399, il est à Constantinople auprès de saint Jean Chrysostome, dont il est l’ami et qui l’ordonne diacre. En 414-415, il s’établit à Marseille jusqu’à sa mort, en 435. Il y est ordonné prêtre et y fonde deux monastères, l’un d’hommes et l’autre de femmes (dont les abbayes de Saint Victor et Saint Sauveur se sont réclamées, mais l’attribution en est douteuse).

jean_cassien_traité de l’Incarnation contre Nestorius

Les œuvres de Jean Cassien ; trois ouvrages d’une grande importance par l’influence qu’ils ont eue et qu’ils ont encore :
- Les institutions cénobitiques, écrites vers 420-424 (12 livres).
- Les Conférences (Collationes), (24) écrites en 424 et 429.
- Le traité de l’Incarnation contre Nestorius (8 livres), écrit en 430 à la demande du futur Pape Léon 1er le Grand, alors archidiacre (homme de confiance du Pape) à Rome. Ce traité permit au concile d’Ephèse, l’année suivante, en 431, de condamner Nestorius.

L’influence de Jean Cassien fut et reste aujourd’hui considérable. En Provence, il fut un mentor spirituel pour le monachisme naissant. Il rédige et adresse son ouvrage Les institutions cénobitiques pour l’évêque Castor d’Apt qui souhaitait fonder un monastère. Toujours en Provence, il dédie ses Conférences ou Collationes pour une partie à Léonce, évêque de Fréjus et pour une partie à Honorat, abbé de Lérins. Il contribue par son oeuvre à l’expansion du monachisme en Europe ; au VIème siècle, le grand lettré Cassiodore s’en inspire quand il crée son monastère de Vivarium en Italie du Sud. De même, la règle de Saint Benoît de Murcie fait de longs emprunts à l’oeuvre de Saint Cassien. D’ailleurs, chez les Bénédictins, la lecture avant le repas du soir des Conférences ou Collationes de Cassien a donné le terme “collation” pour un repas modeste. Enfin, chez les Grecs d’abord puis, de nos jours, chez les Orthodoxes, Saint Cassien a une influence réelle : on trouve ses oeuvres dans la Philocalie, recueil de textes utilisé par les orthodoxes.
Nous verrons dans un prochain article le rôle des « Pères de l’Eglise » provençaux dans le développement intellectuel, philosophique, politique et économique de notre région au Vème siècle.

Odile Delmas

Article paru en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°62 – Janvier 2019

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