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Magazine MDP 63 - Le Ve siècle : un Âge d’Or pour la Provence (2e partie)

D 27 mars 2019     H 15:30     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Le Ve siècle : un Âge d’Or pour la Provence (2e partie)

De nombreux historiens ont démontré que le Vème siècle fut un Âge d’Or pour la Provence. De nombreux vestiges de cette époque attestent de cette grandeur passée et nous relient à des personnages ayant agi pour le destin de notre région.

Les « Pères de l’Eglise » provençaux
Depuis le XVIème siècle, l’historiographie appelle « Pères de l’Eglise » des auteurs dont les écrits ont contribué à établir la doctrine chrétienne. Ils remplissent quatre conditions :
- l’appartenance à l’Eglise antique (avant le VIIIème siècle) ;
- une sainte vie ;
- l’absence d’erreur doctrinale ;
- l’approbation implicite ou explicite de l’Eglise.
La notion de « Pères de l’Eglise » étant le fruit des études historiques, la liste peut en varier en fonction de l’historien qui les considère. Pour ceux que l’on a pris l’habitude d’appeler « les Pères de l’Eglise provençaux », nous remarquerons, d’une part, que la plupart ont des attaches avec l’abbaye de Lérins, d’autre part, en nombre ils sont devenus évêques. Nous ne reparlerons pas du plus important d’entre eux, que nous venons de traiter, Jean Cassien, et nous ne parlerons pas, non plus, de St Césaire (VIème siècle), la troisième partie de cet article lui étant consacrée.

Saint Eucher, moine de Lérins, deviendra évêque de Lyon. Il est connu pour avoir écrit (430) pour son cousin, Valerianus, préfet du prétoire (sorte de super-ministre de l’Intérieur romain) le de Contemptu mundi ou Traité du mépris du monde. Parmi d’autres oeuvres, il écrivit des commentaires de la Bible et un Eloge du désert de Lérins.
Paulin de Pella, naît en Macédoine puis élevé à Bordeaux par son grand-père, l’écrivain Ausone. Il vit ensuite comme un moine, dans une petite maison de Marseille, où il écrit un long Poème d’action de grâces et prière qui est un récit autobiographique remerciant Dieu.
Gennade, peut-être un ancien moine de Marseille, prêtre de l’Eglise de cette ville, rédige Les hommes illustres, ouvrage d’une centaine de notices sur les écrivains les plus importants, mais égalementStatuta ecclesiae antica, recueil juridique et divers traités perdus comme un contre Pelage et un contre Nestorius.
Fauste, aristocrate d’une famille royale de Bretagne (Grande Bretagne), abbé de Lérins puis évêque de Riez.
Salvien, naît à Trêves vers 400 meurt vers 470 à Marseille. Il vécut un temps au monastère de Lérins. De son oeuvre, il ne reste que neuf lettres, un traité de l’Eglise. Il écrivit également Le Gouvernement de Dieu (8 livres), charge contre les vices des populations catholiques romaines : le jugement de Dieu les a livrés aux barbares.


Une nouvelle architecture monumentale chrétienne montrant la solidité économique de la provence du Ve siècle
Dans un ouvrage intitulé Marseille antique (éditions du Patrimoine), Jean Guyon, affirme : « le Ve siècle a également été un Âge d’Or pour l’urbanisme marseillais, si l’on en juge par le nombre et l’importance des monuments de culte chrétien qu’il a vu naître. » Cet urbanisme monumental chrétien, dans la Provence de l’Antiquité tardive, prend trois formes principales : les basiliques funéraires, les groupes épiscopaux et à l’intérieur de ceux-ci, les baptistères.
• Les basiliques funéraires :
Du temps de l’Antiquité classique, les routes, à l’approche d’une cité, étaient jalonnées de tombes. Au Vème siècle, des basiliques funéraires se créent autour des villes, les fidèles souhaitent désormais être ensevelis au plus près des reliques des martyrs et des saints. Si l’on regarde l’exemple de Marseille, on voit la ville ceinte de basiliques : Saint Victor, trois autres basiliques sur la même rive, une autre sur le site du Centre Bourse et une également rue Malaval. Ces basiliques offrent des lieux d’inhumation, près des reliques, pour les fidèles. Mais, nous dit Jean Guyon, ces sanctuaires offrent « une défense spirituelle plus efficace encore que le rempart auprès desquels ils étaient établis ».
• Les groupes épiscopaux :
Les chercheurs actuels (archéologues et historiens) appellent groupes épiscopaux les bâtiments élevés dans chaque chef-lieu de cité pendant l’Antiquité tardive pour répondre aux besoins des chrétiens. Ils comprennent la cathédrale, la résidence de l’évêque et les locaux de service, le baptistère. Le lieu de culte où les fidèles se rassemblent chaque dimanche autour de l’évêque pour la messe et que l’on appelle aujourd’hui cathédrale est parfois, mais pas toujours, constitué d’un édifice double : deux cathédrales sans que l’on sache la raison de ce doublon. Il en est ainsi à Vaison, peut-être à Aix, à Arles, à Digne, à Nice. L’ampleur des cathédrales est variable de quelques dizaines de mètres à cinquante mètres à Marseille. Il en est une beaucoup plus grande qui se trouve dans l’enclos Saint Césaire, en Arles. La taille de l’édifice permet à certaines églises d’affirmer leur primauté sur les autres. Le groupe épiscopal comprend également les logements de l’évêque et de ses assistants ainsi que les locaux de service.
• Les baptistères :
Enfin, il n’y a pas de groupe épiscopal sans baptistère. Celui-ci servait une fois par an, pour Pâques. A ces baptêmes étaient admis, après un examen, les catéchumènes (on ne baptisait pas encore les enfants). Les baptistères présentaient un plan architectural unique, avec une décoration intérieure luxueuse et une élévation importante. La taille et la hauteur du baptistère reflétaient la hiérarchie des villes épiscopales, une centaine de m2 au sol pour les simples évêchés comme Cimiez, Fréjus, Riez. Le baptistère d’Aix-en-Provence (toujours en état), avec ses 200 m2 au sol, montre son caractère primatial, sur les autres évêchés de la zone. Le baptistère de Marseille mesurait 600 m2 au sol et les archéologues n’ont pas retrouvé les traces de celui de l’enclos Saintt Césaire d’Arles qui devait être encore plus important.

L’étendue de tous ces groupes épiscopaux, présents dans tous les chefs-lieux de cités, démontre, comme le dit Jean Guyon, que l’argent était mobilisable pour ces importantes constructions monumentales. Retrouver ces constructions imposantes dans toute la région, au Vème siècle, fait apparaître une économie florissante. On peut donc dire que d’un point de vue économique, le Vème siècle est un Âge d’Or pour la Provence.

Baptistère d’Aix-en-Provence
Le baptistère de la Cathédrale Saint Sauveur à Aix-en-Provence.

L’église St Césaire à Arles

L’Âge d’Or provençal du Vème siècle se poursuit au VIème siècle
Pour un travail titré « le Vème siècle, un Âge d’Or pour la Provence », une partie centrée sur Saint Césaire d’Arles, homme du VIème siècle, peut surprendre. En effet, Saint Césaire né en 470 à Chalon-sur-Saône, en territoire burgonde, décède en 542 en Arles, après avoir été évêque d’Arles pendant 40 ans, de 502 à 542. Mais les derniers feux de l’Antiquité tardive ne s’éteignent pas en Provence avec le Vème siècle. Pour les historiens actuels, l’Antiquité tardive, la romanité perdure en Provence jusqu’au VIIIème siècle et à la mise au pas de la Provence révoltée par Charles Martel (bataille d’Avignon en 736).
Pour témoin de cette romanité chrétienne encore flamboyante au temps de Césaire d’Arles, nous avons les vestiges de l’enclos St Césaire d’Arles que nous a délivré l’archéologie depuis 2003. Comme l’écrit Marc Heijmans dans la monographie qu’il consacre à l’enclos St Césaire dont il a mené les fouilles en parlant de l’Eglise de l’enclos datée du début du 6e siècle (période ou Césaire est évêque d’Arles) : « il s’agit d’un monument hors norme. [...] l’édifice de culte surprend tant par son organisation que par ses dimensions qui en font l’une des églises antiques les plus grandes du monde occidental » (Marc Heijmans, « le monument chrétien hors norme de l’enclos Saint Césaire d’Arles », in L’Antiquité tardive en Provence, Actes Sud, 2013). En effet, cette église principale de l’enclos Saint Césaire a une largeur estimée à 60 mètres, sa longueur, supérieure bien sûr, ne pouvant être estimée de par les constructions bâties dessus postérieurement.
Cette église hors norme, peut-être la plus grande de l’Occident à cette période, est flanquée d’une église plus petite (comme c’est souvent le cas en Provence à cette époque). Cette église plus petite est du IVème siècle, elle a une largeur de 11,50 mètres pour une longueur de 23,50 mètres. Marc Heijmans nous dit que l’église hors norme pose un problème historique : « pourquoi et avec quels moyens Césaire a-t-il fait bâtir une telle église, qui était sans nul doute, l’une des plus grandes constructions de son temps ? »
L’oeuvre littéraire et religieuse de Saint Césaire d’Arles est également considérable et elle continue la production des « Pères de l’Eglise » provençaux du Vème siècle. De cette oeuvre nous reste 230 sermons. Le rayonnement de Césaire est très important de son vivant comme après sa mort. Il faisait copier ses sermons et les distribuait aux évêques de passage : « il transmit au loin, par l’intermédiaire des évêques, à ceux qui habitaient en Francie, dans les Gaules ainsi qu’en Italie, en Espagne [...] ce qu’ils devaient faire prêcher dans leurs églises » (Vie de Césaire I, 55 écrite quelques années après sa mort). Après la mort de Saint Césaire d’Arles, on continua à diffuser ses sermons en Europe. Au 8e siècle, ils étaient parvenus jusqu’au nord de l’Europe. Donc, deux siècles après sa mort, la Provence rayonnait encore à travers ses écrits et l’on peut d’ailleurs encore entendre ses sermons dans les églises, de nos jours.

Saint Césaire d’Arles ne se contente pas de prolonger le rayonnement que la Provence a connu, dans toute la chrétienté, au Vème siècle avec les « Pères de l’Eglise provençaux » et les moines des îles de Lérins. Mais il accroît également le prestige politique et religieux de cette Provence.
C’est ainsi qu’il rédige la première règle pour un monastère féminin, règle que l’on a coutume d’appeler la « Règle de Césaire pour les Vierges ». Le succès immédiat de cette règle se continuera pendant tout le Moyen Age. On la retrouvera au IXème siècle dans le recueil de règles composé par Benoît d’Aniane comme prototype de règle pour les moniales. Toute l’Europe est touchée par cette règle. On en retrouve une copie réalisée à Ratisbonne vers l’an 1000.
Le rayonnement religieux de la Provence développé au Vème siècle par le monachisme de Lérins et par les « Pères de l’Eglise provençaux » se poursuit avec Césaire. Ainsi nous voyons le pape Symmaque attribuant pour la première fois le pallium (ornement liturgique jusqu’alors réservé au pape), le 6 novembre 513, à un évêque métropolitain, Césaire d’Arles. Il lui accorde même, en 514, les responsabilités de vicaire apostolique pour la Gaule et l’Espagne.
L’importance du vicariat apostolique attribué à St Césaire d’Arles lui permet de faire voter, en accord avec Rome, au concile d’Orange, en 529, des canons qu’il avait préparés sur le libre arbitre et la grâce, canons qui terminent la controverse sur ce sujet. C’est une position moyenne qui est adoptée respectant la liberté de l’homme et la nécessité de la grâce.
Mais ces attributions de responsabilité ne font que continuer les actions des évêques de Rome (appelés définitivement papes à partir de Grégoire VII (1073-1085) depuis le IVème siècle. En effet, les évêques de Rome de l’Antiquité tardive ont toujours essayé de s’appuyer sur les évêques provençaux et en particulier sur le métropolitain d’Arles pour avancer leurs pièces en Gaule, Espagne et dans tout l’Occident.
C’est ainsi que l’on verra, cinquante ans après Césaire, Virgile, évêque métropolitain d’Arles, recevoir le pallium et le vicariat apostolique de Grégoire le Grand en 595. Le pape Grégoire pourra ainsi s’appuyer sur le métropolitain d’Arles pour envoyer en Angleterre, en mission d’évangélisation, en 596, le moine romain Augustin. Et l’année suivante, en 597, manoeuvre réussie, le roi du Kent converti avec 10 000 de ses fidèles, Virgile, évêque d’Arles et vicaire apostolique pourra sacrer moine Augustin, premier évêque de Cantorbery.
Césaire d’Arles, évêque métropolitain et vicaire apostolique est donc bien un relais de l’action de la papauté en Occident, au début du VIème siècle, comme le furent les moines évêques provençaux du IVème siècle et comme le sera Virgile à la fin du VIème siècle.

Si l’Europe est née au moyen âge, l’Âge d’Or provençal du Vème siècle y a largement contribué
Pour conclure, nous cèderons la parole au grand médiéviste Jacques Le Goff, décédé en 2014. Il a publié, en 2003, un livre de réflexion sur l’histoire L’Europe est-elle née au Moyen Age ? (éditions du Seuil). Le Goff s’y réfère à l’historien américain Patrick Geary : « il a bien montré que la période mérovingienne n’est pas encore le Moyen Age à proprement parler, mais précisément cette Antiquité tardive qui est une transition de longue durée où commence à apparaître l’Europe ».
Un peu plus loin dans son ouvrage, Jacques Le Goff nous parle d’un texte rédigé en 658, La vie de sainte Gertrude. Cette vie retrace l’existence de Sainte Gertrude, abbesse de Nivelles, fille de Pépin de Landen (ou Pépin l’Ancien), ancêtre de la dynastie des Carolingiens et personnage important puisque maire du palais d’Austrasie. Cette Vie de sainte Gertrude, évoquant sa mort en 658, nous apprend que l’abbesse était « bien connue de tous les habitants de l’Europe ». Le monde ainsi désigné avec des pouvoirs politiques distincts suivant les zones et les époques est, nous dit Le Goff, « uniformisé par cette christianisation ». Les évêques dans leur circonscription, les moines dans les zones isolées constituent les ferments de cette uniformisation. Et l’Âge d’Or provençal du Vème siècle, dans tout cela, est à la fois un initiateur et un transmetteur : initiateur du monachisme avec le monastère des Iles de Lérins, avec Cassien qui fournit, avec ses conférences, les premières consignes pour les moines. Les moines évêques issus de Lérins, d’Honnorat à Saint Césaire, fournissent les cadres de la vie administrative et religieuse et constituent un exemple suivi par toute l’Europe. Ce Vème siècle provençal prolongé au VIème siècle avec Saint Césaire fournit même au concile d’Orange (529), une conception équilibrée entre la grâce et le libre arbitre qui sera celle de toute l’Europe chrétienne.
Jamais une identité culturelle sans exercer aucun pouvoir politique centralisé n’aura eu une telle influence que l’Âge d’Or du Vème siècle provençal. C’est une leçon pour tous les Provençaux.

Odile Delmas

Article paru en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°63 – Mars 2019