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Magazine MDP 63 - Un « Roi » des tambourinaires : Tistet Buisson (1833-1882)

D 27 mars 2019     H 15:31     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Un « Roi » des tambourinaires : Tistet Buisson (1833-1882) Le Valmajour d’Alphonse Daudet

Les anciens tambourinaires de la Provence orientale ont longtemps été passés sous silence. C’est fort injuste. Le département du Var, en particulier, a toujours été un pays de grands tambourinaires. En outre c’est du Var que proviennent depuis une centaine d’années les galoubets et les tambourins utilisés dans toute la Provence, avec Ferdinand Bain, de Toulon, puis Marius Fabre, et actuellement André Fabre à Barjols. Il faut croire que ce terroir, malgré ses splendeurs naturelles, a souffert d’être constitué de petits bassins où la vie se déroulait tranquille, loin de l’agitation de la civilisation industrielle.

Il y eut cependant un tambourinaire du département du Var dont la renommée a dépassé les frontières de la Provence et même de la France. Je veux parler de Philippe Buisson, surnommé « Tistet », de Draguignan. Les Provençaux, on le sait, ont toujours eu besoin de personnages mythiques et emblématiques : les Grecs de Marseille, les troubadours, la Reine Jeanne, le « bon » Roi René... Daudet aurait-il eu raison de dire que l’homme du midi « ne dit pas la vérité mais croit la dire » ?... Tistet Buisson est devenu, pour les tambourinaires, une de ces figures à propos desquelles il est bien difficile de distinguer le vrai de l’imaginé.
Un petit libre écrit cinq ans après sa disparition par Léon Buisson, son cousin, sous le titre « Le roi des Tambourinaires, réponse à Alphonse Daudet », nous montre à l’évidence ce processus d’embellissement de la réalité. Dans un style digne de Monsieur Prud’homme, il nous propose une hagiographie à la provençale tout à fait caricaturale : « Nous nous faisons un devoir de réhabiliter la mémoire de celui... que le génie avait touché de son aile d’airain et planant sur son front prédestiné... Ce sera la tête haute, (...) la main tendue vers une tombe et crispée sur cette feuille que nous tracerons la biographie de cet artiste dont la Provence se montrera toujours fière de compter au nombre de ses enfants... » Et voilà notre brave Tistet transmué en un Werther provençal : « On le rencontrait parfois errant dans nos collines, l’oreille au guet, se glissant furtivement dans les taillis et là, assis sur un roc escarpé revêtu de mousse comme ses idées l’étaient d’espérance, il annotait le chant des oiseaux qui sautillaient sur sa tête » ou encore : « Son esprit errant dans les brouillards de l’impossible, venait se reposer un instant sur le frêle rameau de la compassion, et il y retrouvait parfois l’énergie et l’espérance, ces deux fleurs de la vie que les déceptions avaient desséchées avant le temps. » Dans ce délire littéraire il n’est pas facile de distinguer la légende de la réalité. Essayons toutefois.

Le tambourinaire virtuose monte à Paris
Philippe Buisson nait à Draguignan en 1833. Dans sa jeunesse, sans qu’on puisse savoir quelle formation musicale il a pu avoir, il s’essaie à toutes sortes d’instruments : violon, clarinette, cornet à piston... si nous en croyons Paul Alexis dans un article de 1872. Il fut ensuite chef d’orchestre aux Arcs et à Aups. Il faut remarquer que ceci n’indique pas obligatoirement un niveau musical exceptionnel, beaucoup de ces chefs se contentant de battre la mesure... Quoi qu’il en soit il opta pour la carrière de musicien professionnel, comme violoniste et professeur de musique.
Il avait déjà trente ans lorsqu’il lut Lou Tambourin de François Vidal et le désir lui vint de se faire tambourinaire. Avec une formation de violoniste cet apprentissage ne lui donna sans doute guère de peine. Plus tard il assura qu’il avait travaillé dix ans pour maîtriser son instrument et pour le perfectionner (?) en lui faisant donner « la gamme chromatique » ce qui est pour le moins inexact car la gamme chromatique a été connue de tous temps par les tambourinaires... Il semble cependant avoir fait sensation parmi ses confrères. Il est évidemment difficile de savoir s’il méritait véritablement une telle renommée. Il est probable qu’il montrait une virtuosité certaine, mais il se pourrait aussi que, grâce à un certain métier de musicien, il ait pu impressionner des musiciens de petite envergure. Il faudrait au moins pouvoir examiner son répertoire. Malheureusement il ne nous reste de lui qu’une petite polka intitulée Pièu-pièu...
Il a probablement fait un premier séjour à Paris pour l’Exposition universelle de 1867 comme chef d’orchestre de la musique Sainte-Cécile des Arcs. Il en profita pour jouer du tambourin devant Félicien David, le fameux compositeur du Désert , qui l’encouragea. Au cours de la même année 1867, au concours de tambourin de Pertuis, il remporta un 1er prix si brillant que, à ce que l’on dit, ses confrères le classèrent hors-concours. Sans doute ce triomphe lui tourna-t-il un peu la tête. Il se mit à rêver au métier de tambourinaire virtuose, et naturellement à Paris, éternel miroir aux alouettes pour les musiciens...
Ainsi, en 1872, âgé de 39 ans, il décida de se lancer et il prépara son voyage en demandant à Mistral une lettre de recommandation à Alphonse Daudet. C’est alors que se révéla en pleine lumière toute la difficulté de la carrière de tambourinaire professionnel (et la situation n’a pas changé depuis...) : alors que le public s’attend à des airs « bien provençaux », Buisson, en toute simplicité, se pensant un musicien comme un autre, jouait le répertoire des tambourinaires, à savoir toute sorte de musique d’orchestre : le Carnaval de Venise, Le Cheval de bronze (opéra comique d’Auber) ou Les pantins de Violette (opérette bouffe d’Adam). En outre, pour les Parisiens, ce répertoire datait. Il y avait déjà 30 ans que Le Cheval de bronze et Les pantins de Violette avaient été représentés pour la première fois. Naturellement Daudet en fut scandalisé. Il imaginait qu’un tambourinaire ne jouait que les noëls de Saboly ou la Marche des Rois ! Il considéra donc Buisson avec mépris, comme on peut le voir dans ses lettres à Mistral. Il faut dire que le musicien se prenait au sérieux. Voici par exemple ce qu’il écrivait, modestement..., quelques années plus tard : « Inutile de dire que ma pensée va toujours à la gloire et que j’attends toujours l’occasion de recommencer ma campagne tambourinique. » L’ambition, à l’évidence, le ronge et il harcèle ses relations de demandes continuelles. De guerre lasse, Daudet le fait engager au Châtelet pour jouer avec l’orchestre Litolff, le 2 février 1872, puis à l’Alcazar, le 21 février. Le 10 mars il participe à une « arlequinade » en 1 acte de Théophile Gautier, Pierrot posthume, et donne quelques concerts privés dans des salons bourgeois. Ses biographes ont insisté sur les billets de félicitation qui lui avaient été adressés par des noms célèbres, presque tous des méridionaux : Emile Zola, Félicien David, Mistral, Maurice Faure (secrétaire de La Cigale, à Paris), Aubanel, Léopold Dauphin. Mais tout cela ne lui suffit pas pour faire la conquête d’un Paris qui ne se soucie guère du tambourin provençal. Finalement, Buisson a un différend avec le directeur de l’Alcazar et, après seulement six mois, il s’en retourne en Provence. Il fit encore un voyage à Londres, à l’invitation du félibre irlandais William Bonaparte-Wyse, sans lendemain.
Il se fixa donc aux Arcs où il continua ses activités de chef d’orchestre. Sa courte carrière parisienne, finalement assez terne, lui valut tout de même des invitations dans les sociétés félibréennes, comme à Marseille, à l’Escolo di Felibre de la mar, ou à Lyon. On a dit qu’il aurait joué à prix d’or sur la Côte d’Azur, notamment à Saint-Raphaël et Monte-Carlo. Ce n’est pas l’avis de François Mireur, qu’on serait tenté de croire vu que les organisateurs de concerts sont toujours en déficit...
Il essaya une autre fois de se faire connaître à Paris, à l’invitation des Cigalié, en 1878. Ils organisèrent un concert au Trocadéro et, une fois encore, l’entreprise n’eut pas de conséquences. Un dernier essai en 1881 fut un vrai fiasco. Son hagiographe nous dit, dans son français ampoulé : « Au commencement de sa fièvre morale nous le rencontrions nu-tête, penché vers le bassin de nos fontaines publiques, plongeant par intervalle ses mains crispées dans l’eau limpide qu’il injectait sur son front brûlant... Son cerveau affaibli ne pouvant plus contenir le trop plein de ses idées, était prêt à éclater dans sa cavité osseuse comme éclate une chaudière sous l’impulsion d’un trop plein de vapeur... » Il entra en effet à l’asile d’aliénés de Saint-Pierre à Marseille en avril 1882 et y mourut un mois plus tard.

Tistet Buisson, héros de Daudet
Mais l’histoire ne s’achève pas là. Ce tambourinaire à la fois naïf et prétentieux donna l’idée à Daudet d’en faire un personnage de son roman Numa Roumestan qui parut en 1880. Numa Roumestan est un politicien monté à Paris, qui incarne tous les défauts des Provençaux selon Daudet : enthousiasme de commande et belles paroles... Le tambourinaire Valmajour en sera la pauvre victime. C’est un « vrai tambourinaire », c’est à dire tel que Daudet se le figure, un demi-sauvage qui ne joue que des airs du passé, un pauvre niais qui répète continuellement le même discours : « Ce m’est vènu en écoutant santer le rossignoou. Je me pensais dans moi-même : Comment, Valmajour, voilà l’oiso du Bon Dieu que son gosier lui suffit pour toutes les roulades et ce qu’il fait avec un trou, toi, les trois trous de ton flûtet ne le sauraient point faire ? » Se fiant aux promesses de Roumestan, il laisse tout pour venir à Paris. Mais l’autre, devenu ministre, ne veut plus le voir. Finalement, contraint, il le fait jouer devant des Parisiens qui se moquent de son instrument exotique, lequel, parait-il, ne peut réussir qu’en Provence... Entêté dans son rêve de gloire, le pauvre tambourinaire refusera de quitter la capitale et, de chute en chute, finira dans des théâtres minables, déguisé en troubadour d’opérette. Ce dernier détail est intriguant. Il est évident que Daudet a bien pris pour modèle le caractère de Tistet Buisson. Toutefois Buisson n’a pas fini à Paris dans des théâtres en tirant le diable par la queue. Cette fin lamentable, Daudet ne l’aurait-il pas empruntée à l’histoire de Chateauminois dont la fin de vie coïncide avec celle de Valmajour ? Après tout cet épisode n’était vieux que d’une soixantaine d’années.
Ainsi se termine l’histoire du pauvre et grand Tistet Buisson. Ah ! pour un tambourinaire, il n’a jamais été facile de faire carrière à Paris. Et comme il aurait eu raison de suivre le bon conseil de Mistral : « Que diable veux-tu que Paris songe à écouter ton tambourin ? » Tambourinaires de Provence, pensez à la chèvre de Monsieur Seguin : « et au matin le loup la mangea... »

Maurice Guis


Le « roi » des tambourinaires en habit de concertiste, au temps de sa gloire...


Valmajour dans le salon du ministère de l’Instruction Publique. Illustration (auteur inconnu) sur la couverture de l’édition Nelson de Numa Roumestan


Alphonse Daudet, à l’époque où il écrivit Numa Roumestan

Retrouvez cet article en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço (n° 63)