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Magazine MDP 64 - 150e anniversaire de la parution des "Lettres de mon moulin"

D 11 juillet 2019     H 14:56     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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En 1869, la première édition des Lettres de mon moulin paraissait aux éditions Hetzel. Un auteur parisien, bien que d’origine provençale, Alphonse Daudet, signait ces quelques vingt-quatre nouvelles parues pour la plupart épisodiquement dans la presse avant d’être constituées en recueil. Retour sur cette œuvre, mélange d’éléments contradictoires, à la fois dans sa réalisation mais également dans sa réception, à l’occasion des 150 ans de sa parution.

Ecrire le français en provençal
Lettres de mon moulin : ce titre évocateur présageait à lui seul les voyages en Provence (mais pas seulement) contés à travers ces quelques centaines de pages. Son auteur, Nîmois, maîtrise le verbe provençal. Pourtant, quasiment aucune de ses œuvres ne sera écrite en provençal, même s’il y a quelques rares exceptions. Un court poème, La Cabano, mis en exergue de son Trésor d’Arlatan, et deux contes des Lettres traduits par leur auteur pour L’Armana Prouvençau (La Cabro de Moussu Seguin e La Miolo dóu Papo). Dans les Lettres de mon Moulin, nous voilà donc spectateurs, et même un peu acteur d’un récit sur la Provence, en Provence, dont la langue et les traditions transparaissent souvent, entre volonté de vraisemblance et nostalgie de l’auteur. Mistral dira de Daudet au sujet de ses Lettres qu’il résolut « avec un merveilleux talent ce problème difficile : écrire le français en provençal ».

Des moulins de Fontvieille au « moulin » de Daudet
Alphonse Daudet, né le 13 mai 1840 à Nîmes, vivra jusqu’à ses neuf ans en Provence, date à laquelle sa famille s’établira dans le quartier ouvrier des Terreaux à Lyon. De cette enfance, demeure sans doute quelques souvenirs pittoresques et la musique d’une langue, le provençal, parlée par la famille qui l’accueillit en pension durant ses jeunes années. Le véritable retour au pays natal se fera en 1863, chez ses cousins Ambroy, dans le château de Montauban. Ce séjour sera essentiel dans l’écriture des Lettres de mon moulin. Ce séjour, mais également la rencontre avec un autre provençal : Paul Arène, dont l’auteur n’hésitera pas à dire qu’il fut son « aide-meunier » (Histoire de mes livres. Lettres de mon moulin).
Mais ce fameux moulin, a-t-il vraiment existé ? Comme l’explique Alain Gérard dans son ouvrage Le Midi de Daudet (Edisud, 1988) : « En fait, la question est mal posée ; le moulin de Daudet n’existe pas ailleurs que dans ses rêves ». Et de rappeler que, si à l’époque d’Alphonse Daudet les moulins à vent ne manquaient pas dans la région (pas moins de quatre pour la seule commune de Fontvieille), l’auteur ne fut jamais propriétaire d’un seul. En revanche, nourriciers, ces moulins furent sans doute les compagnons d’écriture, les points de repère voire même, en ce qui concerne les Lettres de mon moulin, le motif inspirant de l’œuvre. Bien sûr, on ne peut évoquer l’image du moulin sans penser à l’une des plus célèbres « lettres » du recueil : Le secret de Maître Cornille. Pourtant, bien au-delà de l’élément de décor, le moulin symbolise en cette terre de grands vents qu’est la Provence, le paysage et la vie quotidienne des Provençaux. Rythmé par le roulement de ces pâles, on imagine aisément le quotidien d’une Provence paysanne bien loin des grandes villes et en premier lieu de Paris.


Pour Frédéric Mistral (ici avec son « ami » Alphonse Daudet), la grande qualité de cette œuvre est de résoudre « avec un merveilleux talent ce problème difficile : écrire le français en provençal ».

La Provence vue de Paris ?
On a pu dire des Lettres de mon moulin qu’elles étaient écrites « par un Parisien pour d’autres Parisiens » (Roger Ripoll dans la préface des Oeuvres, Collection Bibliothèque de la Pléiade). S’il est vrai que le récit se veut vraisemblable, certaines nouvelles tiennent davantage de la légende ou du conte - certains diront de la caricature - que de la réalité historique ou des traditions provençales. C’est d’ailleurs un des reproches que ne manqueront pas de lui adresser ses détracteurs ; ainsi des réactions à la publication d’une autre de ses œuvres, beaucoup plus « polémique » : Numa Roumestan. Peut-être est-il besoin de rappeler que, comme dans de nombreux cas, la vraisemblance n’exclut pas une certaine liberté romanesque, peut-être aussi une certaine fantaisie et que, en tout état de cause, il s’agit ici bien plus d’un Midi fantasmé (rêvé ?) que d’une description fidèle. Dans Les lettres de mon moulin trouve-t-on sans doute également la source de l’ancrage de cette œuvre dans la littérature enfantine ainsi que la justification de la présentation sous forme de recueil de « contes » pour la jeunesse. Il ne faut en effet pas oublier que ces nouvelles, pour la plupart fruit de différentes publications (L’Evénement, Le Figaro,…) n’étaient à l’origine pas destinées à un jeune lectorat. Cette présentation fut adoptée par l’éditeur Hetzel, avec l’accord de l’auteur, afin de proposer un volume de contes pour la jeunesse. En revanche, certaines lettres, telles « La diligence de Beaucaire » ou encore « L’agonie de la Sémillante », pour ne citer qu’elles, prouvent le caractère parfois sombre de ces récits, que l’on imagine mal entre des mains enfantines. Si cette nouvelle présentation des Lettres fut bénéfique et si elle n’éclipse pas le reste de l’œuvre de Daudet, cela peut se discuter. En revanche, pour des générations d’enfants, ce recueil rendit proche pour longtemps des personnages tels que la « chèvre de Monsieur Seguin » ou encore « Maître Cornille ».

Une remarquable postérité
Nous ne listerons pas ici de manière exhaustive les nombreuses adaptations faites de l’œuvre, souvent en direction d’un jeune lectorat. On ne peut que se réjouir d’un tel succès et d’une telle vivacité après, il faut bien le rappeler, un siècle et demi d’existence. Les Lettres de mon moulin placent aujourd’hui Daudet parmi les auteurs spontanément cités concernant la littérature française et c’est à ce titre que son œuvre fut rééditée en 1986 au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. Concernant son influence sur les autres « Provençaux », on peut bien entendu évoquer les adaptations filmiques de Pagnol de 1954 à 1967, qui achevèrent de rendre célèbres quatre de ces « lettres » : L’Elixir du Père Gaucher, Le Secret de Maître Cornille, Les Trois Messes Basses, Le Curé de Cucugnan. Enfin, comme cela a d’ailleurs été présenté lors du Colloque « Daudet et les Langues » à l’Université de Lorraine Nancy les 25 et 26 avril dernier, la postérité de cette œuvre vaut aussi par ses traductions : nombreuses en provençal, notamment par René Jouveau, Charles Galtier, Jean Roche, Marie Mauron, Charles Rostaing, Jeanne Roumanille, Henriette Dibon mais également en allemand, en anglais, en italien, en espagnol voire même, comme les auditeurs ont pu le découvrir lors de ces journées d’étude, en afrikaans ou encore en arabe.
Edition des Lettres de mon moulin sous forme de bande dessinée signée Mittéï, parue aux éditions Joker.

Marioun

Daudet célébré à travers la plus populaire de ses œuvres
Cet anniversaire suscite de nombreuses commémorations qui incitent à la lecture ou relecture de ce grand classique mais nous invitent également à découvrir son auteur.
La ville de Fontvieille a organisé diverses manifestations en mai dernier (conférences, projection du film et représentation de l’Arlésienne), des événements qui se prolongent jusqu’à la fin de l’année.

Pour en savoir plus sur Alphonse Daudet :
Les Amis de Daudet, cette association vient de publier le Dictionnaire Alphonse Daudet.
Site Internet : https://www.alphonsedaudet.org/

Retrouvez la version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°64.

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