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Magazine MDP 64 - La Clé du temps

D 11 juillet 2019     H 14:56     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Le temps ! C’est une question de philosophie ! Je ne veux pas parler du temps qu’il fait, mais de celui qui passe, qui se déroule, toujours dans le même sens et au même rythme, que l’on ne peut attraper ni arrêter…

On ne sait même pas si c’est lui qui passe (on ne sait d’où il vient, où il va) ou nous-même. Certains, très savants, pensent qu’il peut se marier avec l’espace pour se plier comme un drap de lit tout froissé ; le grand Albert lui-même, avec sa langue et sa moustache, nous a démontré que tout cela est relatif ! Peut-être, mais pour nous, pauvres humains, le temps, à part le mesurer nous ne pouvons rien faire d’autre que nous plaindre quand il passe ! Les hommes, de tout temps (si l’on peut dire) ont voulu le compter. Ils l’ont débité en années, jours, heures, et tant et plus, pour savoir quelle heure il est, s’il faut manger, se coucher, ou travailler, et que sais-je encore… Actuellement, on le croit maîtrisé, mais on oublie une chose fondamentale : le temps se règle au Paradis ! Oui, oui, oui… ! Certains vont sourire en disant que je radote, mais ils oublient qu’au Paradis il y a quelqu’un, nommé Saint Pierre, qui s’occupe des entrées et enferme dans un grand placard de son bureau toutes les clés du monde, avec, en plein milieu, une qui est la clé du temps. Avec cette clé, on remonte toutes les mécaniques qui mesurent le temps : les montres, les horloges, les clochers des églises, les sonnettes, tout, et aussi (enfin, je n’en suis pas très sûr), les fameux presse-boutons que l’on appelle « ordinateurs ».
Vous pensez bien que pour faire tout ceci chaque matin, Saint Pierre a engagé un second, un vieil homme à la retraite nommé Mathieu-Salin, et le salaire qu’il reçoit pour cela l’aide à vivre un peu plus vieux.

Puisque nous parlons de Paradis, au début de la création, Dieu eut une querelle virulente avec un archange, Lucifer, qui pour finir disparut et alla créer sa propre société : l’Enfer. Il détourna du Paradis quelques anges, venus travailler avec lui. Il y en avait deux, frères ou sœurs, avec les anges on ne connait jamais le sexe, c’est même une question qui tracasse les gens d’Eglise depuis pas mal de temps. L’un des deux resta au Paradis avec son angelot et l’autre partit en Enfer, également avec son petit qui devint un diablotin. Ainsi donc, les deux gamins étaient cousins et s’entendaient toujours pour faire des mauvais tours. Ils crevaient les pneus de la voiture de Saint Christophe, ils bouchaient le tuyau de la Fontaine Saint Gènt, cachaient le grill de Saint Laurent, le diablotin vola même les flèches de Saint Sébastien pour les envoyer avec son petit arc aux amoureux qui s’embrassaient sur les bancs. Enfin, ils n’arrêtaient pas !
Vint un jour où ils n’eurent plus d’idées et, après avoir bien réfléchi, ils se dirent : « Et si on volait la clé du temps de Saint Pierre ? Ça on ne l’a jamais fait ! » Sitôt dit sitôt fait, les deux angelots s’introduisirent en douce dans le bureau, prirent la clé, et les deux gredins la cachèrent en vitesse dans un petit trou de rat… Surement, cela allait faire du bruit.

Quand le brave Mathieu-Salen arriva pour faire son travail (c’était un vendredi matin), adieu Berthe ! Plus de clé. Après avoir regardé toutes les clés et s’être beaucoup tâté, il alla voir Saint Pierre, qui fit tourner deux ou trois fois son auréole sur son crane pelé. Il lui en dit tant et plus et l’envoya faire le tour du monde pour dénicher cette clé ! Mais comme la serrure du temps attendait sa clé, tout s’arrêta, les montres, les horloges, les cloches, les sonnettes… Plus rien ne marchait.

Pensez aux insomniaques qui attendent la sonnerie durant des heures, toute la nuit, pour savoir combien de moutons il leur faut encore compter pour s’endormir. Là, rien, ils ne savaient même pas combien il y avait de têtes dans le troupeau ! Quant à ceux qui dorment bien, bercés par les heures et les demies de l’horloge du clocher, ils ne pouvaient pas non plus trouver le sommeil car il n’y avait plus de bruit. Et les trains, les écoles, les banques, le coq… Bref, le monde entier fut paralysé. Même les guerres cessèrent car les soldats ne savaient plus quand laisser refroidir leurs canons ! Tout ceci parvint aux oreilles de Dieu, qui convoqua Saint Pierre et lui passa un savon qui nettoya son auréole pour quelques millénaires, et il fit claquer le fouet : « Grand coquin de nom de Moi, est-ce possible d’être au milieu d’une telle équipe ?! Tu vas me débusquer cette clé, et plus vite que ça ! Exécution ! »
Un malheur n’arrivant jamais seul, il avait aussi à dos ce grand cornu de Lucifer, qui lui aussi avait des problèmes. Les minuteries de ses fourneaux et de ses tournes-broche ne fonctionnaient plus, ses ouvriers ne savaient plus combien de temps il fallait faire cuire les damnés dans leurs marmites, les feux allaient s’éteindre, et patin-couffin… C’était comme au Paradis. Mais comme il avait la monnaie de sa pièce à rendre à Dieu, il se fit un plaisir de lui dire que tout en bas, en Enfer, tout tournait comme une horloge (enfin, normalement) et qu’en cas de besoin, il pouvait lui louer quelques diables pour ses tâches, à prix d’ami, naturellement. Ceci ne plut pas à Dieu, qui a l’épiderme sensible. Donc, tous, au Paradis et en Enfer cherchaient la clé. Même ceux du Purgatoire s’y mirent, car si quelqu’un la trouvait cette fameuse clé, il pourrait monter tout droit au Paradis.
Les deux chenapans, entendant cela, eurent la pétoche, ils craignaient pour leur postérieur. Cette fois-ci, ils avaient lancé le cochonnet un peu loin. Ils décidèrent de rendre la clé avant que quelqu’un ait la mauvaise idée de la trouver avant eux. Cachés derrière un petit nuage, tous deux vinrent se pavaner devant Saint Pierre. « Ô, Grand Saint Pierre, qu’est-ce donc que ce grand tumulte dans le monde ? Serait-il arrivé un malheur ? » - « Hum, sortez d’ici, petits monstres, ne restez pas dans mes pattes, vous allez me faire tomber, ce n’est pas le moment ! Surtout que je ne vous vois pas tourner autour de mon bureau ! » Mais durant cette scène, un des chenapans, après un clin d’œil à son cousin, se glissa en douce dans le bureau pour y remettre la clé. Puis ils quittèrent les lieux, tranquillement, l’âme en paix, le nez en l’air et les mains derrière le dos. Saint Pierre, qui les connaissait bien, eut un doute, mais bon, le pauvre, il avait tellement de travail… Mathieu-Salen, lui, repris vite sa tournée et, finalement (il me semble que c’était le jour de Pâques), le temps s’était normalisé. Toutes les mécaniques étaient remontées, tout fonctionnait bien désormais, même les cloches battaient sans cesse pour rattraper le temps perdu. Il y eut cependant un petit morceau de temps qui avait disparu, devenu un temps libre, mais ce n’est rien au regard de l’éternité !

Voici donc la véritable histoire du temps. Et chaque année, à Pâques, quand les cloches cesseront de sonner, souvenez-vous de ce que je viens de vous raconter ! Mais, me direz-vous, que sont devenus les deux coquins ? Eh bien, ils ont grandi, ils se sont rangés, tellement même que maintenant, Dieu et Lucifer ont pris leur retraite, et ce sont eux qui les remplacent ! Oui, le monde tourne à peu près aussi bien qu’avant, mais comme les deux chenapans ont gardé quelques traces de leur jeunesse, parfois, lorsque cela ne tourne pas très rond, pas besoin d’aller chercher du côté du Président ou du Roi, c’est que les deux galopins ont eu un coup de blues.

Lu de la Cougnado

Article publié en version provençale dans le n°64 du magazine Me Dison Prouvènço.

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