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Magazine MDP 65 - Réforme du lycée et du baccalauréat : quelle politique pour l’enseignement des langues régionales ?

D 10 octobre 2019     H 12:10     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Réforme du lycée et du baccalauréat : quelle politique pour l’enseignement des langues régionales ?

Le ministère de l’Education (que l’on ne qualifie pas pour rien de « nationale »), a annoncé de grands changements dans l’organisation des cours au lycée et des épreuves du baccalauréat. Ceux qui se sont penchés sur les conséquences que cela aurait sur l’enseignement des langues régionales ont vite compris que cela allait les dévaloriser. Ils ont largement milité contre cette réforme mais jusqu’à présent ils n’ont pas été écoutés.

Il faut se rappeler que cette réforme arrive dans un contexte national bien particulier. Le plus souvent, nous avons l’idée très répandue, qui domine dans beaucoup d’esprits étroits, de ce que doit être la France : une nation unifiée par un rouleau-compresseur qui écrase toutes les différences et principalement les différences linguistiques. Cette politique fut avant tout appliquée par l’école depuis 150 ans, cela est bien connu. Le Ministre de l’Education, encore lui, publia en novembre 2017, un « tweet » qui illustre bien le fonds de sa pensée bornée (je ne vous ferai pas l’offense de souiller la langue provençale en le traduisant, une telle ineptie française ne peut s’exprimer que dans la langue de Paris) : « Il y a une seule langue française, une seule grammaire, une seule République ». Il affirma encore un peu plus son ignorance et ses préjugés au mois de mai 2019 lorsqu’il déclara, au sujet des écoles de langues régionales : « il ne faut pas les favoriser à tel point qu’à la fin on ne parle plus français à l’école ». Et, qui plus est, devant le Sénat… Il n’y a pas que les gens du gouvernement de droite qui font preuve de bêtise, le député de la France Insoumise Alexis Corbières vient de déclarer lui aussi, devant l’Assemblée nationale, que ces écoles « véhiculent parfois des idéologies identitaires antirépublicaines » (elles seraient donc manipulées par des monarchistes et des fascistes ?). Il a pour lui la Constitution de cette France-là, qui stipule que « la langue de la république est le français ». Ils l’ont votée, cette loi scélérate, en 1992. Lorsque nous parlons une autre langue, nous sommes donc hors de la République. Ne parlons pas de l’enseigner !

L’enseignement des langues régionales a toujours été une lutte. A plus forte raison d’enseigner EN langue régionale. Complètement interdit de 1793 à 1951, il est donc en permanence menacé bien qu’il soit resté très limité, à l’exception de quelques régions dont je reparlerai un peu plus loin. A chaque fois qu’un ministre change les règles de l’enseignement, il y en a qui s’engouffrent dans le tourbillon pour essayer de diminuer autant que possible la place déjà faible de nos langues à l’école. Récemment, ils ont essayé avec la loi générale sur l’éducation de 2013 (heureusement que certains l’ont compris et l’ont fait échouer), ils ont essayé avec la réforme du Collège en 2015 (on en a déjà beaucoup parlé dans cette revue, donc je n’y reviendrai pas) et maintenant avec la Réforme du Lycée. Pour ces gens-là, il faut qu’il y ait le moins d’enseignement possible de nos langues, juste pour dire que « oui, bien sûr, nous les respectons puisque nous les enseignons… ». Et, quelquefois, d’une façon qui repousse à dessein les personnes qui souhaitent apprendre la langue qu’ils parlent à la maison avec des programmes d’allemand au lieu de l’alsacien ou d’occitan au lieu du provençal local. Cela s’appelle un « alibi ». Cela s’appelle aussi se moquer du monde.

Nous avons aujourd’hui affaire à une attaque organisée de l’Etat. Je viens de citer le Ministre. J’aurai pu aussi bien citer le Président de la République française, qui a fait son « coming-out » : après avoir fait croire aux écoliers que l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 obligeait les gens à parler français selon la volonté du roi (septembre 2017), il a eu l’audace de répondre au Conseiller Territorial en charge de la langue corse que venir parler de la question reviendrait à se laisser « enfermer dans les toilettes ». Pour M. Macron, la langue corse doit donc se trouver dans les toilettes… Nous avons eu dans le même temps des allocutions des recteurs de Toulouse, de Bretagne et d’Aix-Marseille qui déclaraient publiquement que l’occitan, le breton, le provençal n’avaient plus beaucoup d’intérêt et que de nombreux postes d’enseignants allaient être supprimés. Ceci étant, les Bretons ne se sont pas laisser marcher sur les pieds et plusieurs élus ont rapidement agi pour protéger leur langue, ils sont parvenus à faire démettre la rectrice de ses fonctions, cette dernière étant remplacée par le recteur de Nice, universitaire avignonnais, qui a maintenu les postes. Au Pays Basque ainsi qu’en Corse, ils n’essaient même pas, par crainte que les élus de ces régions les fassent démettre.

Les conséquences pratiques de cette réforme du Lycée et du baccalauréat ont été largement développées par nos collègues enseignants et enseignantes de provençal. En voici un résumé :
- supprimer la possibilité de prendre le provençal en « option » ou de le présenter librement au baccalauréat ;
- mettre cette langue en concurrence avec toutes les autres langues, après l’avoir affaiblie durant un siècle et demi ;
- diminuer drastiquement les points que ça pouvait rapporter au baccalauréat, supprimer des postes de professeur ôtant ainsi la possibilité de choisir l’option dans de nombreux établissement.
Tout cela va probablement mettre à mal la volonté et la possibilité qu’ont les jeunes de l’étudier. Ce faisant on aura beau jeu dans quelques années de dire que les jeunes et leur famille ne choisissent plus beaucoup cette langue et qu’il faut la retirer des enseignements…

Mais pourquoi donc enseigner le provençal ou, mieux, « en » provençal ? Cette question se trouve à l’origine du problème. Je ne m’attarderai pas sur le sujet car les lecteurs de cette revue ont déjà toutes les réponses : faire la preuve d’une société qui respecte la diversité du monde sans discrimination et y sensibilise les élèves, pallier un peu les déchirures et les vides terribles que la politique française a créé dans les liens sociaux en privant les habitants de la langue la mieux adaptée à la vie de leur région, donner de l’élan à une éducation dite « plurilingue » pour favoriser la réussite à l’école dans toutes les matières et bien sûr pour apprendre d’autres langues ensuite, enfin simplement pour répondre à la partie de la société dont l’Etat n’a pas encore réussi à laver le cerveau et qui reste très attachée à sa langue première, familiale, historique tout autant qu’à toute la culture qui lui est liée.

Quelle est la place du provençal en Provence aujourd’hui ? Cela aussi il va falloir le dire pour apporter une réponse au recteur qui semble, le pauvre, n’avoir rien compris à la situation de la lengo nostro. Il faudrait beaucoup de temps pour en faire une estimation exacte, je donnerai ici quelques brèves indications. On peut estimer à environ 5% de la population de la Provence la part de ses habitants qui parlent la langue, que ce soit un peu, parfois, souvent ou tous les jours. Dans le reste du Midi, tout comme en Bretagne où nous avons effectué une grande enquête l’année passée, on arrive à 10% de la population. La différence entre ces deux aires linguistiques se justifie par l’arrivée massive de Français venus d’autres parties de la France durant les 40 dernières années (la population de la Provence est passée de 2,5 à 5 millions). Et comme en France les langues régionales ont été enfermées dans le foyer familial, dans la vie privée, exclues de la vie publique, avec le français comme seule langue pour parler aux étrangers quand on était « bien éduqué », ceux qui sont venus de l’extérieur après 1960 ne l’ont pas apprise et ont participé à l’expansion du français. Nous n’avons plus réalisé d’enquête en Provence depuis les années 1990 mais on peut tout à fait faire une estimation en fonction de l’évolution démographique. 5% cela fait 250.000 personnes. Si on y ajoute autant de personnes qui la comprenne mais ne se risquent pas à la parler, cela fait beaucoup de monde qui est concerné. Et si l’on y ajoute ceux à qui elle manque, qui ont envie de l’apprendre, qui sont attirés par notre culture et par notre littérature superbe...

Que pourrions-nous faire ? Je crois que nous devons secouer nos élus en leur montrant qu’ils ne font pas la moitié de ce qui est mis en place ailleurs. En Bretagne, ils ont voté une politique efficace pour les langues, le breton et le gallo : aujourd’hui on voit partout du breton écrit, on l’entend chaque jour et pas qu’un peu à la radio, les gens en sont fiers et plus personne n’oserait en dire du mal. Pour la première fois en 2018, nous avons obtenu un nombre de locuteurs bretons plus élevé que dans l’enquête de dix ans auparavant. La reconquête de la langue est en chemin. Ils ont commencé en 2017 à faire de même pour le gallo. Concernant les Basques, 40% des élèves sont scolarisés dans des écoles bilingues publiques ou associatives, toutes les communes sont fortement mobilisées en ce sens. En Corse, ils ont voté l’officialité de leur langue et tous les élèves ont des cours de découverte à l’école primaire, sauf si les parents refusent (les Corses font le contraire de ce que veut Paris : ouvrir des cours seulement si les familles le demandent). Nous pourrions faire de même : déployer une offre générale en provençal plutôt que d’attendre les demandes des familles, il est certain que les gens inscriraient leurs enfants. Il ne faut pas oublier que la nouvelle loi NOTRe sur l’organisation des territoires a donné, depuis 2015, les compétences relatives à la langue et à la culture régionale à toutes collectivités : elles n’ont plus besoin de l’Etat parisien. Il suffit d’attraper le gouvernail et sortons les voiles. Dans les régions que j’ai nommées, c’est la raison pour laquelle les élu(e)s insistent fortement que les préfets, les recteurs, sont bien obligés de faire et, bien plus, de laisser faire, de peur que ces élu(e)s ne montent au créneau. On y réclame le respect du droit à sa langue et à sa culture propre, garantie par la loi, la lutte contre les discriminations linguistiques, culturelles, d’origine, de lieu de vie… Et les gens organisent des manifestations originales pour les soutenir. Pourquoi pas en Provence ?

Une seule conclusion : allez, on y va !

Philippe Blanchet
Sociolinguiste, Président du Conseil Académique de l’université Rennes 2 (Bretagne / Breizh / Bertègn - France), Professeur de sociolinguistique (communication plurilingue et interculturelle), Coordonnateur français du Réseau algéro-français LaFEF.


Un tweet du ministre, auquel les Provençaux répondent : « uno regioun, uno identita, uno lengo ».Avec cette remarque : en République, les singuliers peuvent être pluriels… et s’accorder !

Retrouvez cet article en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°65

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