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Magazine MDP 65 - Victor Tuby, Apôtre de la Provence

D 10 octobre 2019     H 12:10     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


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Victor Tuby (1888 - 1945) Apôtre de la Provence

Poète, musicien, sculpteur, peintre, scientifique, humaniste… Victor Tuby, félibre cannois, a fait resplendir dans sa ville l’âme de la Provence en créant l’Académie Provençale de Cannes et en transformant le Moulin Forville en musée, institution aujourd’hui en cours de restauration.

Le premier ancêtre connu de la famille fut Jean-Baptiste Tuby, sculpteur, venu de Rome à la demande du roi Louis XVI pour décorer de ses sculptures le parc de Versailles. Les descendants furent capitaines marins, capitaines aux longs cours et, à la suite de divers mariages, ils s’établirent à Villefranche-sur-Mer. Suite aux fréquentes guerres ravageant la région, les Tuby, avec leurs enfants Elisabeth et François, s’installèrent à Cannes à la fin du XVIIIème siècle.
François Tuby, avocat à la cour et adjoint au maire Capron, épouse Marie-Louise Basso. De leur mariage naîtra le 8 juin 1888, au Château de la Fouery, à Cannes la Bocca, Victor Tuby. Il passe son enfance à Cannes où il est élevé dans le respect des traditions ancestrales, confié aux Marianistes de Stanislas qui regroupaient l’élite de la jeunesse cannoise.
Bachelier, il part à Paris, suit des cours à l’école des Beaux-Arts, étudie le droit et passe sa licence. Nostalgique de la terre et de la lumière provençale, il fait son service militaire à Aix-en-Provence où il se lie d’amitié avec quelques félibres puis travaille avec talent la peinture. Quand la guerre de 1914 éclate, il part avec le grade de sous-lieutenant au 312 Régiment d’Infanterie. Ce sont alors des années de tranchées. Son courage, sa détermination, ses faits d’armes et de bravoure lui valent de donner son nom à l’observatoire du Bois-le-Prêtre à l’est de Fay-en-Haye. Il revient grièvement blessé, avec le grade de capitaine, les rubans de la croix de guerre et de la légion d’honneur.
En octobre 1918, il épouse à Paris Suzanne Eugénie Clément, originaire de Normandie, qu’il décrivait comme sa plus compréhensive collaboratrice. Elle fut conquise par les beautés profondes de sa province d’adoption dont elle aima et exalta le caractère et les particularités.

Le Moulin Forville, un musée sur le modèle du Museon Arlaten
De retour à Cannes, ils s’installent au Moulin Forville, ancienne résidence des moines Seigneurs de Lérins, au pied du Suquet, demeure que possédait sa famille depuis la révolution de 1789. Tuby en fera don à la ville et cette demeure deviendra un admirable musée sur le modèle du Museon Arlaten, avec tous les objets et instruments en usage en Provence pour les travaux domestiques : beau cuivre rouge, bois, étain, meubles. Une collection unique complétée de tous les costumes de la région varoise et de Basse Provence : des robes authentiques de bastidanes, de bourgeoises, de grandes dames et d’artisanes, en indienne, en percale, brillantes de reflets de soie. Ce souci des choses anciennes et belles l’avait attiré au musée Fragonard de Grasse qui fit appel à lui comme administrateur pour ses connaissances artistiques et son bon goût.
Statuaire, il reprend le ciseau et la masse et traduit en des monuments aux morts d’une haute inspiration ses impressions de guerre. Les plus majestueux sont ceux de Saint-Raphaël, Sainte-Maxime, du Cannet, d’Allos, de la Bocca et du Souvenir Français au cimetière du Grand Jas à Cannes. Son œuvre sera complétée par le monument du général Allard à Saint-Tropez et du monument du centenaire de Frédéric Mistral qui fut inauguré le 6 avril 1930 lors des fêtes latines en présence de Madame Mistral, de cinq ministres Français et de vingt-deux ambassadeurs de culture latine.

Ses œuvres de peintre sont moins connues. Grand voyageur, toujours en quête d’impressions artistiques, il parcourt la Russie, la Turquie et la Palestine recherchant dans le paysage quelques similitudes avec ceux de la Provence, si variée dans ses aspects. Reçu dans des grandes familles Russes et Polonaises, il y fit de nombreux portraits de personnalités appartenant à l’aristocratie de ces pays.
Artiste, il aime la Provence. Il lui vient l’idée, encouragé par Monseigneur Guilibert, Evêque de Fréjus, de reconstituer les vieux us et coutumes, de restituer les vieilles danses et les anciennes fêtes. Désirant faire revivre ce passé qui lui apparaissent plein de poésie, il fonde l’Académie Provençale de Cannes, se faisant l’initiateur d’un grand mouvement folklorique qui gagne la France entière. A la tête de ses bravadeurs, de ses tambourinaires, de ses chœurs, de ses danseurs en costumes, il parcourt toute la Provence, la France et l’étranger. Félibre, disciple fervent de Frédéric Mistral, il réédite le « Trésor du Félibrige », alors devenu introuvable, réalisant seul un travail d’académicien. Il fonde en 1930, au Moulin Forville, une école Félibréenne, « l’Estello de Lerin », et édite un journal, « Lou Rampèu ». S’intéressant au théâtre, il compose une pastorale en provençal en cinq actes et en vers, des cantiques et des chansons qui sont chantées aux processions, aux fêtes et manifestations provençales. Poète, musicien, sculpteur, peintre, humaniste, il s’adonne à la biologie, part à Marseille à la Faculté des Sciences. De ses investigations naitront de nombreux médicaments phytothérapiques. Il étudie également pendant près de vingt ans les radiations microbiennes et réussi avec succès à guérir nombre d’infortunés venus demander son aide. Mais le sort cruel a voulu que Victor Tuby meure subitement à Tulle le 3 1 décembre 1945.
La Provence toute entière est alors en deuil. Une foule émue défilera devant son cercueil recouvert du drapeau de la Provence, gardé par ses fidèles tromblonneurs en l’Eglise Notre-Dame d’Espérance du Suquet. Avec émotion, l’Académie chante le « Pater » de Mistral ; les tambourinaires dirigés par M. Joseph Clamon, neveu de Frédéric Mistral, jouent le « Salut au drapeau ». Au cimetière du Grand Jas de Cannes, par un temps splendide, devant le caveau de ses ancêtres, sous la direction de leur chef tambourinaire, Victor Maria, retentit sur un rythme funèbre « La marche de l’Académie Provençale » qui avait conduit ses pas dans tant de fêtes joyeuses.

Tuby n’est plus, mais il est de ceux dont la disparition laisse une lumière ; il avait senti les instincts profonds d’une race, fait vibrer nos âmes latines, révélé le prestige de notre langue et de notre histoire, la valeur et la noblesse de nos traditions. Le sonnet du Colonel Chapelet rend hommage à l’homme d’exception et à l’héritage que ce dernier a laissé à la Provence :
« Victor Tuby n ’est plus et pourtant tout proclame
Que cet homme d’élite a partout imprimé
Le sceau de son génie. Un espoir s ’est formé :
Maintenir en nos cœurs un peu de cette flamme.
Dans tout ce qui se fait de bien... Rien n’est perdu
Pour nous qui devinons son être confondu
Dans toutes les beautés de sa chère Provence. »

Il a allumé dans nos cœurs la flamme qui ne s’éteindra pas, de l’idéal qui était le sien : « l’Idéal Mistralien ». A côté de ce grand maître, Tuby est entré dans la légende. La ville de Cannes immortalisera son nom en lui dédiant l’un de ses grandes artères, le Boulevard Victor Tuby, situé au nord du Moulin Forville. Quant aux associations Moulin Forville - Musée Victor Tuby - l’Escolo Felibrenco de Lerin et l’Acadèmi Prouvençalo de Cano, elles continuent de perpétuer son œuvre, lui rendant hommage chaque année le jour anniversaire de sa mort.
Soun mort li bastissière Sont mort les bâtisseurs
Mai lou tèmple es basti Mais le temple est bâti

Texte de Jacques Coquelin, Président de l’Académie Provençale de Cannes.

Retrouvez cet article en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°65.

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