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Me Dison Prouvènço N°66 - La chronique historique

Grec de Massalia et Gaulois de Provence : deux civilisations disparues sans nous laisser d’héritage culturel. (Part 1/2)

D 14 janvier 2020     H 14:20     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


L’Histoire est une science, et comme telle, elle progresse. Parfois, un grand tableau familier, accepté par les meilleurs spécialistes de la discipline, s’effondre d’un seul coup, suite à une découverte imprévue. Démonstration dans cette série d’articles étayée par les écrits de chercheurs.

Pour l’histoire antique de la Provence, pour sa protohistoire, voire sa préhistoire, un grand bouleversement s’est produit il y a quelques années : les Ligures et les Celto-Ligures, dont nous devions l’existence à des textes d’auteurs antiques, ont disparu ! C’est ainsi que Christian Goudineau, professeur au Collège de France, archéologue décédé le 9 mai 2018, référence mondiale pour l’histoire des Celtes, avait été amené, en quelques années, à changer complètement d’opinion à propos des Ligures.
En 1998, il fait paraître une somme, Regard sur la Gaule. Neuf ans après, l’éditeur Actes Sud veut faire paraître l’ouvrage en édition de poche. Christian Goudineau accepte mais ajoute quelques pages à la fin de chaque chapitre afin de donner l’état des recherches en 2007. A cause de découvertes archéologiques récentes, il écrit : « J’ai aussi accordé trop de confiance à certaines assertions des historiens grecs : je ne crois plus guère aux Ligures, Celto-ligures etc... [...] [l]e midi était « celtisé » depuis longtemps. »
Quant à l’histoire des colonisateurs grecs de Massalia, un autre bouleversement est intervenu récemment. Après une bonne partie du XXème siècle où les chercheurs ont vu dans Massalia-Marseille un ferment d’hellénisation de la Gaule, tout change en 1990 suite à un grand colloque intitulé Marseille grecque et la Gaule, organisé à Marseille. Christian Goudineau, un des intervenants majeurs de ce colloque, nous dit que « le terme d’hellénisation, si courant il y a une vingtaine d’années, n’a été utilisé par aucun orateur. » On ne croit plus aujourd’hui à une hellénisation de la Provence par Massalia.

Par-delà les changements intervenus dans la façon de regarder Massalia et les Celtes de Provence (Gaulois), nous allons considérer, dans une succession chronologique, trois points :
- la fondation de Massalia par des colonisateurs grecs dans un pays celte ;
- Massalia et les Gaulois (Celtes) jusqu’à César ;
- les Gaulois de Provence à partir de César et la disparition de leur culture.

Avertissement : il faut faire attention au terme « Gaule », au singulier, tel que Jules César l’a employé le premier. En effet, dans un but de propagande politique vis-à-vis de Rome et de son Sénat, Jules César sépara artificiellement, dans ses écrits, les territoires celtes qu’il avait conquis et qu’il nomma Gaule de ceux qu’il n’avait pas conquis qu’il nomma Germanie ou autres.

La fondation de Massalia par des colonisateurs grecs dans un pays celte
Pourquoi la colonisation grecque en Méditerranée ? L’élément fondamental de cette création de Massalia–Marseille est à chercher dans les mouvements des populations des différentes cités-états grecques d’environ 775 av. J.C. à environ 550 av. J.C. Deux phases semblent exister dans cette colonisation, comme le démontre aussi bien l’archéologie que les écrits des historiens antiques. Une croissance démographique importante aurait entraîné une première phase de colonisation due à des considérations agricoles et un manque de terres. Ceci de – 775 à – 665 environ. Puis de – 675 à – 550, les préoccupations commerciales semblent avoir pris plus d’importance. C’est dans cette seconde phase, vers – 600, que la cité-état de Phocée en Ionie crée diverses colonies dont Massalia et Lampsaque (v. - 615).


Quelques notions fondamentales pour comprendre le sujet :
• Cité-état : les Grecs étaient partagés en de nombreuses cités-états, la ville principale et un territoire plus ou moins large aux alentours de la cité.
• Colonie : il s’agit d’un établissement permanent appelé à devenir également une cité-état (ne pas confondre avec les simples comptoirs qui sont de petits établissements commerciaux). Ces colonies sont indépendantes de leur métropole, avec lesquelles elles conservent d’étroites relations politiques, économiques et religieuses.
Attention ! Les Grecs installés dans ces colonies sont des colonisateurs parce qu’ils conservent leur langue, leurs croyances, leur religion et leur mode de vie originel et qu’ils ne fusionnent pas avec les populations autochtones.
• Grèce : il ne faut pas confondre la Grèce antique avec celle d’aujourd’hui. En effet, la Grèce antique est composée de trois ensembles principaux : on trouve d’abord la Grèce continentale qui correspond, en gros, à celle que nous connaissons, plus la Grèce d’Asie, littoral occupé, aujourd’hui, par les Turcs, qui comprenait l’Ionie, avec les cités-états de Phocée au nord et de Milet au sud avec Ephèse… puis la grande Grèce, nom donné aux régions côtières de l’Italie du sud et de la Sicile (le terme apparaît pour la première fois chez l’historien Polybe). Voici quelques exemples de cette grande Grèce : la cité de Chalcis fonde Naxos en Sicile (au pied de l’Etna). Naxos fonde elle-même les cités-états de Catane, Leontinol, Messine, Cumes. Megare fonde Megara qui crée Sélinonte, Corinthe crée la cité-état de Syracuse qui devient la plus grande ville grecque de Sicile.


La géopolitique de la Méditerranée occidentale au moment de la fondation de Massalia (- 600 av. J.C.)
Au moment de la fondation de Massalia, on trouve trois forces principales en Méditerranée occidentale. Forces qu’il ne faut pas les considérer comme trois blocs mais comme un éparpillement de cités-états de trois cultures différentes.
• L’Etrurie s’étend approximativement du fleuve Arno (Florence) jusqu’au nord de Naples avec de nombreuses villes comme Volterra, Tarquinia, Vèìes et Rome...
• La grande Grèce est une mosaïque de cités-états en Italie du sud et en Sicile. Ces cités ont été fondées par des colonisateurs venus de diverses cités de Grèce continentale, des îles grecques ou de Grèce d’Asie. On trouve, par exemple, Cumes, Agrigente, Syracuse, Rheggio, Tarente...
• En Afrique du nord, on rencontre les cités-états puniques fondées par des colonisateurs phéniciens notamment de Tyr et de Sidon comme Carthage et Utique.
Des réseaux de commerce complexes de ces trois blocs avec la Méditerranée orientale et avec l’Espagne se livraient à un commerce d’emporia, c’est-à-dire de comptoirs ouverts à tous. Une sorte de stabilité géopolitique s’était établie entre les trois civilisations étrusque, grecque et punique.
Les trouvailles archéologiques comme les dires d’un écrivain postérieur de cinq siècles aux événements, Trogue-Pompée (1er siècle av. J.C.) signalent que c’est avec l’aval du roi étrusque de Rome, Tarquin l’Ancien, que les colonisateurs phocéens partirent fonder Massalia.

Contes et légendes à propos de la fondation de Massalia-Marseille.
Le passage ci-après est fortement inspiré d’une communication de Didier Pralon, professeur émérite de langue et littérature grecque à l’Université de Provence, dans son ouvrage, Marseille grecque – la cité phocéenne (600-49 av. J.C.), coll. Hauts lieux de l’Histoire, éd. Errance, Paris, 1999.
D’après Didier Pralon, trois auteurs antiques principaux évoquent la création de Marseille :
Trogue-Pompée, un gallo-romain (voconce de Vaison-la-Romaine – les voconces occupaient la plus grande partie de la région entre l’Isère et la Durance). Contemporain d’Auguste, il vécut donc au 1er siècle av. J.C., cinq siècles après la fondation de Massalia. Mais son ouvrage n’est connu que par le résumé qu’en a fait Justin, au 3e siècle ap. J.C. et donc huit siècles après la fondation de Massalia-Marseille : « Aux temps du roi Tarquin, la jeunesse des Phocéens vint d’Asie et aborda à l’embouchure du Tibre, puis se lia d’amitié avec les Romains. Ensuite elle partit sur ses navires vers les golfes les plus éloignés de la Gaule et fonda Massilia entre les Ligures et les peuples sauvages de la Gaule. [...] Les chefs de la flotte furent Simos et Prôtis. Ainsi, ils vont trouver le roi des Ségobriges, nommé Nannus, sur le territoire duquel ils méditaient de fonder une ville et lui demandent son amitié.
Or, justement, ce jour-là le roi était occupé à préparer les noces de Gyptis sa fille que, selon la coutume de son peuple, il se préparait à marier par le choix d’un gendre au cours du festin. Et, puisque tous les prétendants avaient été invités aux noces, on convie aussi au banquet les hôtes grecs. Ensuite, la jeune fille fut introduite et, comme son père lui avait ordonné de proposer l’eau à celui qu’elle choisirait pour mari, alors elle délaissa tous les autres, se tourna vers les Grecs et proposa l’eau à Prôtis qui, d’hôte devint gendre et reçut de son beau-père un lieu pour fonder une ville, Massilia. »
Athénée de Naucratis, né vers 170 av. J.C., dans un ouvrage Le Deipnosophistes nous rapporte ce qu’en disait Aristote (384-322 av. J.C.) dans la Constitution des Massaliotes : « Les Phocéens qui pratiquaient le commerce en Ionie fondèrent Massalia. Euxène, le Phocéen, était l’hôte du roi Nanos (tel était son nom). Ce Nanos célébra les noces de sa fille alors que par hasard Euxène était présent. Il l’invita au banquet. Le mariage se faisait de cette manière : il fallait qu’après le repas l’enfant entre et donne une coupe de boisson tempérée à qui elle voulait des prétendants présents. Et celui à qui elle aurait donné la coupe, celui-là devait être son époux. L’enfant entre donc et, soit par hasard, soit pour une autre raison, donne la coupe à Euxène. Le nom de l’enfant était Petta. A la suite de cet événement, comme le père acceptait qu’il eût la jeune fille en pensant que le don avait été fait avec l’accord de la divinité, Euxène la reçut pour femme et vécut avec elle, changeant son nom (à elle) en Aristoxénè et il y a à Massalia une famille issue de cette femme, encore maintenant, appelée Prôtiade. Car Prôtis fut le fils d’Euxène et d’Aristoxénè. »

L’analyse que Didier Pralon fait de ces deux passages dans Marseille grecque – la cité phocéenne (600-49 av. J.C.) est très intéressante. Il reprend le récit de Trogue-Pompée / Justin. Il note que la référence au roi étrusque de Rome Tarquin est très vague puisque selon qu’il s’agit de Tarquin l’Ancien ou de Tarquin le Superbe, Massalia aurait été fondée entre 616 et 509. Mais Didier Pralon souligne que l’archéologie démontre qu’une date s’impose autour de 600. Il remarque, d’autre part, que l’aventure des colons phocéens comporte deux moments : d’abord, une reconnaissance puis une colonisation méditée, dirigée par deux chefs dont les noms semblent légendaires : Prôtis, le premier et Simos, le simiesque.
Par ailleurs, Didier Pralon souligne que les noces de Gyptis suivent un rite fréquent dans les traditions légendaires. C’est le choix personnel de l’époux “rentré” qui va épouser la fille et avoir la terre que l’on trouve dans la mythologie grecque : Hélène aurait ainsi choisi Ménélas (Euripide, Iphigénie à Aulis, 66-71) ou Pénélope organisant le choix des prétendants avec le concours du tir à l’arc (Homère, Odyssée, 19).
De plus, Henri Treziny, directeur de recherche au C.N.R.S. dans Marseille antique, éd. du Patrimoine, 2007, nous rappelle que l’on retrouve la même histoire que celle de la fondation de Marseille, avec quelques variantes, dans la fondation d’autres cités-états, comme Lampsaque (650 av. J.C.), colonie phocéenne sur l’Hellespont.

Fondation de Massalia d’après les fouilles archéologiques
« Plus personne ne doute de la date de fondation de Massalia vers 600 av. J.C. » affirme Michel Bats, directeur honoraire de recherche au C.N.R.S., UMR 5140, Montpellier, dans Les Phocéens, Marseille et la Gaule, in revue Pallas, 2012. L’archéologie confirme donc les dires des écrivains antiques sur la date de la fondation de Marseille.
Antoine Hermary, professeur émérite à l’Université de Provence, directeur du Centre Camille-Julian écrit, dans un chapitre qu’il a dirigé de Marseille grecque. La cité phocéenne, éd. Errance, Paris, 1999 : « La colline où se trouve l’actuel fort St Jean a été densément occupée dès le tout début du 6e siècle. La butte St Laurent, qui en est le prolongement naturel vers l’est, porte également des traces d’habitat de cette période, jusqu’à son extrémité nord. » Il nous signale même que la butte des Moulins était incluse dans la ville archaïque dès le second quart du VIème siècle. Nous apprenons aussi que la butte des Carmes et le quartier de la Grand’rue jusqu’à la Bourse sont occupés par les colonisateurs vers la fin du VIème siècle av. J.C.

Origines des colonisateurs grecs de Massalia, Phocée mais pas seulement
Pour traiter ce point, nous allons démarquer un article paru dans la revue L’Histoire n° 434 de 2017. Ce texte est dû à Antoine Hermary, professeur émérite d’archéologie et de civilisation grecques à l’Université de Provence.
Pour Hermary, les textes littéraires qui parlent de cette fondation de Massalia sont tardifs comme ceux de Strabon qui écrit à peu près 600 ans après l’événement : “Ils paraissent attester le transfert vers la nouvelle colonie de cultes caractéristiques de trois cités ioniennes de la côte d’Asie mineure, Phocée pour Athéna, Milet pour Apollon Delphinios et Ephèse pour Artémis. Il y aurait donc, en regardant les textes de près, des colonisateurs venus des trois cités. L’archéologie, cependant, n’infirme ni ne confirme cette hypothèse car « [a]ucun de ces trois sanctuaires n’a été encore localisé ».

La Provence faisait partie du pays des Celtes
Le pays où les colonisateurs grecs de Phocée et, vraisemblablement d’autres villes d’Ionie, fondent Massalia, la Provence, fait partie de l’Europe occidentale habitée alors par les Celtes.
Christian Goudineau, professeur au Collège de France, dans l’édition de 2007 de Regard sur la Gaule, nous fait une peinture de la Provence et de l’Europe occidentale, fruit des découvertes archéologiques les plus récentes : « J’ai aussi accordé trop de confiance à certaines assertions des historiens grecs : je ne crois plus guère aux Ligures, Celto-ligures, etc, [...] Le Midi était « celtisé » depuis longtemps. [...] La difficulté vient du fait que les vieilles théories sur les « invasions » celtiques ont pris l’eau. Lorsque j’étais jeune, les choses étaient claires : des Celtes étaient « arrivés » en Europe occidentale vers 500 - 450 av. J.C. Une invasion, parfait. [...] Les trouvailles archéologiques assurant une filiation entre les tombes à chars depuis le VIIIème siècle jusqu’au Vème, [...] tout cela fit s’écrouler progressivement la thèse de l’invasion, et même de l’arrivée au Vème siècle. [...] Même les linguistes apportèrent leur écot : dans la région des lacs, en Italie du Nord, des inscriptions utilisant une variété d’alphabet (dite lépontique) qui correspondait à la civilisation que les archéologues ont nommée « de Golasecca », culture qui remonte au VIIème siècle av. J.C. Un grand pas avait été fait. »
« Ce pas est-il suffisant ? Difficile à dire, ou plutôt : comment savoir ? [...] mais comment verrions-nous les Celtes « apparaître » en tel ou tel point du tableau récapitulatif à la date de 3000, 2500, 1500 ou telle autre ? La langue ne laisse de trace que si elle passe dans les écrits. [...] Je veux bien croire que les grands traits de l’Europe « centro-occidentale » (peuplement, mises en cultures...) étaient déjà constitués au quatrième millénaire, cela ne m’avance guère : ces « grands traits » étaient-ils dus aux Celtes, à des Celtes ? »
Nous développerons dans la suite de cet article, à paraitre dans Me Dison Prouvènço n°67, l’environnement celtique des colonisateurs grecs au moment de la fondation de Massalia et la disparition de la civilisation celtique en Provence.

Odile Delmas

Article publié en provençal dans le magazine Me Dison Prouvènço n° 66

Pays des Celtes, de Laurent Olivier, et Regard sur la Gaule, de Christian Goudineau, deux ouvrages de référence.

Le sujet de l’influence celte en Gaule et notamment en Provence a fait l’objet d’un colloque en 2006.

L’article en version PDF, disponible ici :

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