Collectif Prouvènço - Uno regioun uno identita uno lengo

Me Dison Prouvènço N°66 - Patrimoine musical

De la musique anglaise en Provence ?...

D 16 janvier 2020     H 11:05     A La Chourmo dóu Couleitiéu    


agrandir

Lorsqu’on plonge dans les profondeurs du passé à la recherche des origines d’un de ces airs « nationaux » de Provence dont plus personne ne connait la provenance, pas besoin de roman policier ! À preuve une marche « provençale » dont le titre est fort étonnant et mystérieux : La Fürstenberg (ou Furstemberg, ou Furstambert ou encore Fursteinberg...)

Notre bon François Vidal, dans son célèbre ouvrage Lou Tambourin, au chapitre des « Airs Nationaux de Provence » donne La Furstemberg sous un titre impersonnel : « autre marche ». On comprend qu’il n’ait guère aimé donner un titre allemand dans un choix d’airs strictement provençaux ! Il faut voir quelles précautions il prend dans ses commentaires : « Cette autre marche ne devrait pas s’appeler air national vu qu’elle provient des Allemands sous le titre La Furstemberg ; mais il y a beau temps qu’on l’emploie, je ne sais depuis quelle occasion, et surtout du côté de Marseille : j’en veux pour preuve que le préfet Villeneuve l’a notée dans sa Statistique et qu’on lui appliquait déjà des paroles provençales : Dieu vous donne le bon soir... Paroles que les instrumentistes disent en retournant des sérénades, là-bas dans le terroir marseillais (...) Ainsi, notre Marche tudesque s’est doublement nationalisée et, comme telle, nous devons la tambouriner »
Ce que Vidal ne dit pas c’est que cette marche était suivie de variations de style baroque et assez difficiles, tant et si bien que le morceau avait été surnommé « Le tombeau du tambourinaire » (il faut bien dire que de nos jours les tambourinaires de la nouvelle génération ne craignent guère le tombeau et jouent le morceau assez facilement !) Les variations figuraient dans le répertoire d’Alexis Mouren (1873-1950) le grand tambourinaire marseillais, mais aussi dans le répertoire des frères Gardon, de Marseille, au quartier du Panier, dans les années 1850. On trouve d’autres variations sur La Furstambert en 1771, dans le grand Recueil de Jean-Raymond Cavaillier (1759 ? – 1828) tambourinaire à la rue Coutellerie à Marseille. Il est donc bien évident que cet air était des plus connus chez nous dès la fin du XVIIIe siècle.

Les tambourinaires s’emparent d’une musique à la mode à Paris.

Mais d’où nous vient ce titre de Fürstenberg qui sonne si allemand ? On pense évidemment à un personnage célèbre à Paris, le cardinal Wilhelm Egon landgrave de Fürstenberg, ville de Basse-Saxe (1629-1704) qui fut un grand diplomate ami de Louis XIV, évêque de Strasbourg et abbé de Saint-Germain-des-Prés. Une rue et une place près du « café de Flore » portent son nom. Notre thème musical a-t-il servi à une chanson satirique sur le cardinal (on dit qu’il vivait avec sa « nièce » qui aurait été aussi un peu sa maîtresse...) ? Lui fut-il dédié dans une circonstance particulière ? Nous n’en savons rien. Mais il est certain que ce titre n’indique pas obligatoirement une origine allemande et, qu’une fois de plus les tambourinaires se sont emparés d’une musique à la mode à Paris.
Or il se trouve que le grand musicologue Norbert Dufourq, vers 1959, découvrit un tableau datant de la fin du XVIIe siècle représentant une religieuse du couvent des Bénédictines de Montmartre assise devant son clavecin. Elle ne semble pas jouer mais plutôt enseigner à des élèves. De sa main gauche elle montre la partition dont on peut lire aisément les notes ainsi que le titre : La Fursteinberg et on aperçoit l’amorce d’une variation sur la page suivante. Cette découverte le poussa à chercher d’où pouvait venir cette musique ; Tout d’abord – on ne prête qu’aux riches – il se tourna vers notre grand André Campra, comme l’aurait fait un Provençal. Selon lui on trouve une trace de ce thème dans L’Europe Galante, un opéra-ballet datant de 1697 (entrée III, La France, air d’une bergère : « Soupirez, jeunes cœurs. ») Malheureusement il n’y a que les six premières notes qui sont communes, on est en mesure à trois temps au lieu de quatre, et dans le mode majeur au lieu du mineur. Il s’agit sans doute d’une coïncidence, ce qui arrive souvent dans la musique de cette époque.

Musique galante et textes légers…

Fouillant ensuite dans les archives, Norbert Dufourq s’aperçut qu’il y avait fort longtemps que cette musique était connue. Elle avait été imprimée dès 1700 par le célèbre éditeur parisien Ballard dans un Recueil d’airs sérieux et à boire de différents auteurs, sous le titre Air sérieux, sous-titrée Flamande. Elle était agrémentée de paroles plutôt légères :
L’autre jour dans un bocage
J’aperçus la fille à Miché
D’un air gai qui baisait de bon courage
Le mouton d’un jeune berger ;
Je sentis naître dans mon âme
Les transports d’une amoureuse flamme.
Alors je la pris et je lui dis
« Il faut que je te baise aussi... »...



Partition de l’Intrado III de l’Europe Galante, opera-ballet (1697)

Après 1700 notre air se retrouve dans maintes éditions, par exemple dans une Suite de danses (...) qui se jouent à tous les bals du roy (...) recueillies par Mr Philidor l’Aisné ; il s’agit d’André-Danican Philidor (1647-1730) musicien de la chapelle royale.
Comme à cette époque les maîtres de danse utilisaient tous les airs en vogue, il va de soi que La Fürstenberg fut transformée en contredanse ; il suffisait de la faire jouer dans un tempo plus vif. Norbert Dufourq en a trouvé de nombreux exemples transcrits au cours du XVIIIe siècle pour le clavecin, pour la guitare, le violon, la vielle à roue. La Fürstenberg fournit également un bon thème pour des variations, de même que Les Folies d’Espagne à la même époque. On trouve par exemple des Variations sur La Furstenberg arrangées pour le clavecin de Josse-François Benaut (1741-1794),
des variations pour la vielle à roue dans La Belle vielleuse de Michel Corrette (1783) sans oublier celles pour notre galoubet.

Musique d’un compositeur « savant » : l’Anglais Henry Purcell

Or il se trouve qu’à la suite de l’article de Dufourq, un autre musicologue anglais, Guy Oldham, fit savoir qu’il connaissait bien notre air ! Il faisait partie de la musique écrite par Henry Purcell (1659-1695) pour une comédie de Thomas d’Urfey, The Virtuous Wife (la femme vertueuse) représentée en 1679. Il s’agit d’une Boree (Bourrée). Le recueil comporte également : Prélude, Hornpipe, Air lent, Ouverture, Menuet et Chanson. Purcell l’écrivit probablement quelques années après la première représentation, vers 1690-1695. On peut penser que les événements se sont déroulés comme suit : une nouvelle représentation était envisagée avec musique de Purcell, mais suite à son décès, la charge de la musique fut confiée au musicien John Clarke. Ce dernier se contenta de recopier la musique de Purcell ce qui explique qu’elle lui ait été attribuée bien qu’il ait eu soin d’indiquer : « Mr H PUR » Il semble que finalement le projet ait été abandonné.
Cependant en Angleterre comme en France l’air connut le succès. Il fut par exemple utilisé sous le titre de Saint-Martin Lane dans Polly (1729) de John Gray, qui constitue la suite du célèbre Beggars’ Opera.
Finalement, Guy Oldham s’est demandé si Purcell n’aurait pas pu utiliser un air populaire, anglais ou français. Il est vrai que la première partie pourrait à la rigueur passer pour de la musique populaire. Mais, dans la seconde partie, pas de doute, il s’agit de musique d’un compositeur « savant » avec ses chromatismes et ses sauts d’octave, dans un style très « purcellien ». Si ce n’est pas de notre Anglais, c’est bien imité !

Voilà donc le mot de l’énigme : avec La Fürstenberg, c’est un air anglais que nous jouons. N’est-il pas étrange qu’une musique née dans les brumes de l’Angleterre se soit si bien acclimatée en Provence... en se faisant passer pour allemande ?

Maurice Guis

Article paru en version provençale dans le magazine Me Dison Prouvènço n°66

Version en PDF consultable ici :

PDF - 1.3 Mo