Collectif Prouvènço - Uno regioun uno identita uno lengo

Mireille, une Épopée ! (2ème partie)

A lire en provençal dans le n°56 de "Me Dison Prouvènço"

D 18 juillet 2017     H 16:27     A Jean-Charles     C 0 messages


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Nous avons vu que Mireille a les caractéristiques essentielles d’une épopée. Maintenant, nous allons voir qu’il s’agit d’une sorte d’épopée différente des épopées antiques parce qu’il s’agit d’une épopée chrétienne.

« Crist es na ! Crist es mort ! Crist es ressuscita !
Crist ressuscitara !... »

La prédestination chrétienne de la jeune fille :

Comme le héros des épopées antiques, Mireille est prédestinée, c’est-à-dire que sa destinée est fixée dès le début. De surcroît, comme dans les épopées antiques, nous avons vu que sa destinée est annoncée dès le début par une « prolepse », cette formule de style qui consiste à informer sur la fin du héros dès le début de l’œuvre.
Dans Mireille, dès la première strophe, il y a une opposition entre le présent employé par Mistral : « Cante uno chato de Prouvènço » (Je chante une jeune fille de Provence) et le passé utilisé pour parler de Mirèio : « En foro de la Crau se n’es gaire parla » (En dehors de la Crau on en a guère parlé). Ce qui démontre qu’au moment de l’écriture, la jeune fille est déjà morte.
Afin d’annoncer plus subtilement l’avenir de Mireille, il y a la 4e strophe. En effet, celle-ci, polysémique (avec plusieurs sens) annonce, entre autre, la façon dont va périr la jeune fille :
Où l’homme insatiable ne puisse porter la main
Belle...
Et odorante et virginale
Beau fruit mûr à la Magdeleine
Où vient l’oiseau de l’air apaiser sa faim.

Que « l’homme insatiable ne puisse porter la main » présente une Mireille comparée à un fruit qui ne sera pas mangé. Elle mourra vierge. Mais, comme il s’agit d’une situation à laquelle la jeune fille ne peut pas échapper, il s’agit de prédestination. Ce qui est renforcé par le qualificatif « virginale » parce que, vierge, elle évoque, de surcroît, la Vierge. Il s’agit donc d’une prédestination chrétienne.
« Beau fruit mûr à la Magdeleine » a, également, plus d’un sens. D’abord, il s’agit d’un fruit mûr pour la Ste Madeleine (fin juillet). Et puis il a aussi l’évocation de cette sainte qui fait partie des trois Maries révérées aux Saintes, village où mourra Mireille.
Enfin, ce fruit (auquel Mireille est comparée) n’est pas destiné à être mangé par l’homme. En effet, la destinée de la jeune fille n’est pas terrestre mais céleste, dans un Paradis métaphorisé qui est le lieu « où vient l’oiseau de l’air apaiser sa faim ».

Vincent, instrument essentiel de la prédestination chrétienne.
L’instrument essentiel employé par Dieu afin de bâtir cette prédestination chrétienne, c’est Vincent. C’est Vincent qui, par ses paroles, enverra Mireille sur la route des Saintes. C’est aussi parce que son amour pour Vincent est contrarié que Mireille prendra le chemin des Saintes. Mais cet instrument (Vincent), c’est Mireille elle-même qui le met en mouvement !... lorsqu’elle lui demande de parler de ses voyages, de ce qu’il a vu : « des fêtes, des pardons ».
Le mot « roumavage » (traduit par “pardon” ou “pèlerinage”), employé en dernier lieu (donc mis en exergue), conduira Vincent à lui parler de son pèlerinage aux Saintes. Donc, la prédestination chrétienne, dont Vincent est l’instrument, passe, tout d’abord par les paroles et l’esprit chrétiens de Mireille.
Ensuite, Vincent conte durant six strophes son voyage aux Saintes. Il dépeint un miracle, accompli grâce à leurs reliques. C’est ainsi que les Saintes sont présentes dès le début de l’épopée, ce qui annonce leur présence à la toute fin de l’œuvre. Dans ces strophes, Mistral les évoque à sept reprises.
Le passage s’achève avec les deux vers qui, plus tard, enverrons Mireille sur la route du village santen :
Si le malheur accable vos forces,
Courrez, courrez aux Saintes ! Vous aurez tôt du soulagement (soulas).

Le dernier mot (mis en relief) des six strophes, « soulas », annonce la mort glorieuse de Mireille puisqu’il signifie aussi bien « soulagement » que, dans le Grand Trésor, « douceur, plaisir ». Cette prédestination chrétienne se confirme tout au long de l’œuvre. Afin de le vérifier, nous allons étudier un passage du 8e chant. Dans ce passage, Mireille, au souvenir des paroles de Vincent, décide de s’en aller vers les Saintes. Pour ce faire, Mireille se vêt et bien des mots employés pour dépeindre ses préparatifs démontrent sa destinée de petite fiancée de Dieu. D’abord, elle ouvre le « garde-robe » où se trouve son trousseau. Le garde-robe est un meuble où, en Provence, on serre les effets qui sont ceux de la fiancée.
Si Mireille se vêt à la façon d’une fiancée pour son voyage vers les Saintes, c’est que son but est un mariage. Mais il s’agit d’un mariage avec Dieu puisque la première chose que trouve Mireille en ouvrant son garde-robe est la « courouneto » de son « bon jour », c’est-à-dire la petite couronne qu’elle portait lors de sa rencontre avec Dieu, pour sa communion. Puis elle trouve « un brin de lavande flétrie » : souvenons-nous qu’il s’agit d’une fleur de couleur bleue, couleur consacrée, comme le blanc, aux enfants voués à la Vierge. Enfin, elle trouve « un petit cierge [...] béni ».

Le mariage mystique se confirme puisque Mireille, une fois vêtue de son costume de fiancée, ceint sa chevelure « d’un ruban à teinte bleue » (toujours la couleur de la Vierge). Enfin, sur sa poitrine, elle croise un fichu de « virginal tissu ».
Le mariage mystique, la montée vers le Ciel de Mireille, sa prédestination chrétienne se constatent puisque lorsqu’elle sort du mas pour accomplir son voyage initiatique vers les Saintes, elle voit le ciel. Et dans le ciel, entre les étoiles, elle distingue :
Le grand Char des Âmes, dans les profondeurs célestes, du Paradis,
Prenait la montée brillante,
Avec sa charge bienheureuse ;

C’est que, pour les provençaux, la Grande Ourse (sic) était un grand Chariot qui menait les âmes vers Dieu quand la Voie Lactée (sic) était le « Chemin des Âmes ».

Le christianisme au fil de l’œuvre

Après avoir vu que Mireille est bien une épopée chrétienne parce qu’il y a une prédestination chrétienne, nous allons regarder comment se manifeste ce christianisme au fil de l’œuvre.
Nous considèrerons le vocabulaire chrétien, puis, nous regarderons Taven comme une espèce de sorcière chrétienne ou plutôt une sorte de prêtre chrétien.

Le vocabulaire et les façons d’être chrétiennes :
Tout au fil de l’œuvre, on rencontre un vocabulaire et des comportements journaliers chrétiens. Ce serait, pour vous, un excellent exercice que de les relever car nous n’avons pas le temps de le faire ici.

Taven : une sorcière chrétienne, quasiment un prêtre :
Le caractère chrétien de cette épopée pourrait être contrarié par la présence de la sorcière Taven. Mais ce serait ne pas approfondir le caractère et le comportement de ce personnage.
En effet, nous voyons, au chant 3 de Mireille, « Le Dépouillement des cocons », que Taven défend Vincent au moyen d’une argumentation chrétienne, en racontant une histoire qui vient du légendaire provençal : « l’ermite du Lubéron et le saint berger ».

Le christianisme de cette « sorcière » se voit encore plus dans le passage où Mireille et Vincent se trouvent dans « l’antre des Fées ». En effet, l’exorcisme accompli par Taven ressemble à celui du prêtre exorciste chrétien. La « sorcière chrétienne » commence comme cela :
Christ est né ! Christ est mort ! Christ est ressuscité !
Christ ressuscitera !...

Puis, d’un doigt, Taven fait trois fois le signe de la Croix. Ensuite, la « sorcière chrétienne » a une vision du Christ dans son Chemin de Croix : « Au loin je le vois qui monte avec son front qui saigne à grosses gouttes ! »
Enfin Taven rappelle, par une vision, la christianisation de la Provence par les saintes et les saints de la barque qui aboutit aux Saintes.

La victoire du héros de l’épopée, ici, c’est la mort chrétienne de Mireille

La victoire du héros, ici, la mort chrétienne de Mireille, est conforme aux règles de l’épopée antique. Cette victoire du héros s’entend d’ailleurs aux paroles de Mireille à l’agonie, qui dit à Vincent :
O cher Vincent, que ne peux-tu voir
Dans mon cœur comme dans un verre !
De soulagement, de soulagement, mon cœur en surabonde !
Mon cœur est une source qui déborde :
Délices de toute sorte,
Grâces, bonheurs, j’en ai en surcroît !...
Des Anges du bon Dieu j’entrevois les choeurs...

Dans ce chemin vers le Paradis, au milieu d’une quantité de plaisirs, d’agréments, Mireille est dans le bonheur de la victoire que représente la mort chrétienne. D’ailleurs, elle le dit quelques vers plus loin :
… Heureuses, heureuses
Les âmes que la chair sur terre ne retient plus !

Ce bonheur, cette victoire, c’est d’embarquer avec les saintes pour le Paradis :
Non, je ne meurs pas ! D’un pied léger
Je monte déjà sur la nacelle…
Adieu, adieu !... Déjà nous gagnons le large, sur la mer !
La mer, belle plaine agitée,
Est l’avenue du Paradis,

Cette victoire du héros semble célébrer, aux oreilles de Mireille, par la musique d’un orgue : « Est-ce un orgue, au loin, qui chante ? »… comme si la musique d’un orgue céleste accompagnait le mariage de Mireille avec Dieu.

Odile Delmas

A lire en provençal dans le n°56 de " [1]"


Deux ouvrages de référence semblent indispensables pour bien comprendre Mireille :

MADELÉNAT (Daniel), L’épopée, P.U.F., Paris, 1986
MAURON (Claude), Frédéric Mistral, Fayard, Paris, 1993

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